Kakine Pouloute
de Nathalie Brisac

Mouche de L’Ecole des Loisirs, 2005
dès 6 ans

 

Survivre et garder son coeur d'enfant.

Nombreux sont les ouvrages destinés aux jeunes lecteurs qui retracent, souvent de l'intérieur, des parcours individuels malmenés par les conflits guerriers ; on se souvient du roman de Jean-Jacques Greif (Mes enfants, c'est la guerre, L'école des loisirs), qui racontait la vie clandestine de Jacob, à Mimizan, durant la deuxième guerre mondiale. L'histoire de la petite Kakine Pouloute se déroule à la même époque, du moins on le suppose... Ici, les nazis sont tout simplement appelés « les Méchants », et ceux qu'ils pourchassent pour les exterminer sont des « Pouloutes » ; cette transposition n'affecte en rien la force du récit et, sans pour autant dénaturer les tragiques événements, lui apporte une allure cocasse, plus en phase avec l'univers enfantin, celui de la jeune narratrice (et ses lecteurs).
Tout débute le jour où Kakine se voit obligée de porter une étoile en tissu jaune pour aller à l'école et sa mère à beau tenter de dédramatiser la situation (« c'est la belle étoile des Pouloutes ! »), la fillette n'est pas dupe (« ce jour là, c'est comme si l'étoile m'avait transformée en quelqu'un d'autre : personne ne voulait jouer avec moi... »). C'est le temps des arrestations et les parents de Kakine prennent la décision de partir à la campagne et de changer de nom : «on est Monsieur et Madame Poule et toi, tu es Kakine Poule ! ».

Mais il faut soudain fuir Paris, se cacher pour ensuite repartir à nouveau, et trouver refuge plus loin. La famille se débrouille pour échapper régulièrement aux terribles Méchants (Kakine n'a toujours pas compris pourquoi ces derniers n'aimaient pas les Pouloutes... ), jusqu'au jour où sous ses yeux, dans la cour de l'école, son cousin Léon est arrêté, parce que son « zizi » n'est pas comme les autres...
Tout au long du roman, on admire le courage des parents - qui, en refusant de révéler aux enfants l'ampleur du danger, sans pour autant leur mentir, tentent de leur faire mener une existence à peu près stable, en dépit des épreuves, de la peur et des injustices. Kakine n'en est pas toujours consciente, mais son témoignage permet d'apporter au thème une fraîcheur inhabituelle - même si l'on se doute bien qu'elle fait partie des miraculeux rescapés, de ceux qui ont pu échapper à la mort.

Sur le même thème, un autre ouvrage, qui a lui aussi comme louable objectif d'éveiller les jeunes consciences, vient de paraître : Anne Franck, de Joséphine Poole (Gallimard jeunesse) comporte de belles illustrations, signées Angela Barret, quasi photographiques, mais malheureusement dépourvues d'émotion ; il raconte de façon très conventionnelle et froidement documentaire le parcours de la jeune Anne Franck, et il y manque assurément la voix authentique d'Anne Franck, celle du journal, que l'on retrouve en filigrane derrière les mots de Kakine Pouloute : une petite fille qui, malgré la guerre, a des préoccupations d'enfant. La candeur de cette dernière fonctionne comme un atout, quand, à travers quelques remarques anodines de la fillette, Nathalie Brisac met en relief l'absurdité idéologique et l'inhumanité qui rendent le mensonge nécessaire à la survie, jusqu'à parfois en perdre l'image que l'on a de soi : l'innocence des questions que se pose Kakine touche le jeune lecteur, qui comprend combien cette histoire tend implicitement à l'universalité, et que, de la même façon que la pièce pour jeunes publics de Jean-Claude Grumberg (Le petit chaperon Uf, Actes Sud papiers, 2005) elle concerne tous les enfants du monde, qu'ils soient ou non "Pouloutes"...

B. Longre
(octobre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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