Kaboul Beauté
Deborah Rodriguez

traduit de l’américain par Danièle Mazingarbe
Presses de la Cité, 2007

 

 

Sous le voile

Deborah Rodriguez est américaine, native du Michigan. Elle a toujours vécu aux Etats-Unis où elle exerce le métier de coiffeuse jusqu’au jour où elle débarque à Kaboul, en 2002, avec une association humanitaire. Elle veut échapper à un mari jaloux et violent et souhaite aussi se rendre utile et aider les autres. Malgré les difficultés et le danger de la vie en Afghanistan, elle trouve sa place dans une capitale dévastée, où les femmes sont les premières victimes de la politique des talibans tout d’abord, puis de l’extrême précarité de la vie et de la conception afghane des relations hommes-femmes.
« Ma première impression de Kaboul fut celle d’une ville grise. Les murs en ruine, les maisons de brique, jusqu’aux vêtements des gens et au ciel chargé de poussière, tout semblait être de la même couleur. Les routes elles-mêmes étaient de longues bandes de boue grise, avec quantité de trous, des tas de pierres et de terre, et quelques rares zones plates. »
Elle n’a aucune formation médicale et, dans les premières semaines qui suivent son arrivée, Deborah Rodriguez se sent complètement inutile. Puis, en arpentant la ville, en rencontrant des femmes américaines, européennes puis afghanes, elle se rend compte qu’il n’y a aucun institut de beauté dans la capitale afghane, alors qu’il y en avait beaucoup avant l’arrivée des talibans qui les ont tous supprimés. Ces lieux étaient à leurs yeux des endroits incontrôlables, strictement réservés aux femmes, donc entièrement interdits aux hommes, y compris aux maris des esthéticiennes ! Elle se rend compte que, sous les burqas, ces prisons de toile ambulantes, les femmes aiment être belles, prennent un immense plaisir à soigner leurs cheveux, à se maquiller et à porter des vêtements seyants et colorés. Elle visite des salons à l’abandon qui ont fermé leurs portes depuis plusieurs années, d’autres, clandestins, qui ouvrent timidement.
« A l’intérieur, c’était plus petit et plus sombre, à peine plus grand qu’une salle de bains. […] Sur un mur, je crus distinguer des capes bleues accrochées à des patères, avant de m’apercevoir que c’étaient des burqas que les femmes avaient enlevées en entrant. Mis à part ces quelques différences, il régnait la même atmosphère chaleureuse que dans les salons américains. On entendait des voix de femmes, des rires de femmes ; on sentait qu’elles se détendaient entre elles, se racontaient leur vie et celle de leur entourage. Peut-être était-ce d’ailleurs la véritable raison pour laquelle les talibans s’étaient si vigoureusement opposés aux salons de beauté. Pas parce qu’ils transformaient les femmes en prostituées ou servaient de couverture à des maisons de passe, comme ils le prétendaient, mais simplement parce que ces endroits permettaient aux femmes d’échapper au contrôle des hommes. »

Elle a alors l’idée de créer à Kaboul une école unique en son genre où les femmes pourraient suivre une formation d’esthéticienne et deviendraient, par là même capables de prendre leur vie en main et de devenir indépendantes financièrement. A force d’énergie et de conviction, elle parvient à convaincre de grands groupes de cosmétiques américains à lui fournir des produits, elle arrache aux autorités la permission de créer cette école, elle trouve une première maison pour s’installer et recrute ses premières élèves qu’elle forme et qui pourront ensuite l’épauler pour former d’autres femmes. Sa première école ouvre à Kaboul en 2003.
Tout cela ne se fait pas sans peine ni déconvenue, mais Deborah Rodriguez s’accroche, utilise aussi les nombreuses connaissances et amitiés qu’elle lie, y compris le marin afghan qu’elle épouse, pour concrétiser sa folle idée de départ.

C’est ce cheminement qu’elle raconte dans son témoignage, qui se lit avec un très grand intérêt du début jusqu’à la fin, un récit fait de rencontres, de luttes, d’amitiés nouées avec de nombreuses femmes auxquelles elle donne de l’espoir, et avec des hommes qui l’aident aussi à leur façon. C’est aussi, par un biais inattendu, une manière de raconter la vie en Afghanistan aujourd’hui, à l’écart de ce qu’on lit habituellement sur le pays, d’approcher les femmes au cœur de leur intimité, de leurs rêves, de leurs désirs d’émancipation, de soulever le voile désespérant dans lequel on voulait les tenir prisonnières.

Catherine Gentile
(septembre 2007)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

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