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Rompre le silence
Pourquoi
j’ai tué Pierre : cette phrase, terriblement tranquille,
n’est pas une question. C’est une affirmation, simple,
directe. C’est une explication.
Le narrateur, Olivier, raconte son enfance et son adolescence dans
une famille baba, plutôt épanouie, permissive et heureuse,
dans les années 1970. Olivier vit avec des adultes ouverts,
où l’on parle de tout sans complexe, de sexualité,
de politique…, où l’on se montre nu sans pudeur
excessive. Cela ne choque nullement le garçon. La légèreté,
la liberté qui règnent dans sa famille contrastent
avec l’ambiance dominante chez ses grands-parents où,
parfois, il est contraint de séjourner. Ce sont des gens
austères, assez rigides et croyants. Ce sont eux aussi qui
ont absolument tenu à ce que Olivier reçoive une éducation
religieuse.
Pierre, c’est l’ami de ses parents, un homme dévoué,
jovial, grand corps et grande gueule, et curé. Un curé
de terrain, proche des ouailles qu’il ne souhaite pas forcément
convertir. Dieu est dans le gros cœur de Pierre mais il ne
l’impose pas. Olivier adore Pierre et adore partir en vacances
avec lui, dans la colo qu’il organise chaque année
dans une bicoque à retaper, la «Joyeuse rivière
».
L’été de ses douze ans, l’univers d’Olivier
s’écroule. Une nuit, Pierre demande au garçon
de dormir près de lui et de toucher son corps. Pierre n’insiste
pas, ne viole pas, n’abuse pas Olivier, mais ce dernier, qui
n’en parle à personne, en restera marqué à
vie. Pierre l’aura Sali, trahi à jamais.
Beaucoup plus tard, Olivier, devenu adulte et écrivain, replonge
dans cette histoire. Il en parle à son ami et complice Alfred
et ils décident tous deux d’en faire un album et de
retourner sur les lieux du « crime ». Bien sûr
il n’y a pas eu crime à proprement parler. Olivier
a tué Pierre au sens symbolique du terme et use de l’écriture
comme d’un exorcisme. Il était temps qu’il rompe
le silence.
| Cela
donne un album d’une très grande force, aussi
bien narrative que graphique. Le dessinateur a su admirablement
se mettre au service de l’histoire et son regard extérieur
très fin, très acéré, tout en
restant distant, donne beaucoup d’acuité au récit,
découpé en chapitres tous intitulés «
j’ai tué Pierre parce que j’ai 8, 12, ou
35 ans », incantation qui scande le temps qui passe
et souligne la persistance de la douleur du narrateur.
La mise en images est parfaitement maîtrisée,
simple et signifiante, jouant avec les codes de couleurs,
vives ou très sombres pour mieux marquer les sentiments
et les angoisses qui hantent le garçon, pour souligner
les ruptures et les tempêtes sous un crâne.
On parle rarement de ce sujet en bande dessinée, le
récit d’Olivier Ka et d’Alfred est une
réussite parfaite, où l’on sent l’implication
réelle des deux auteurs et la sincérité
avec laquelle ils ont progressé dans leur travail d’écriture. |

Cet
album fait partie de la sélection officielle du Festival
d’Angoulême 2007, parmi la quarantaine
d’albums choisis par le jury. |
Catherine
Gentile
(Janvier 2007)
Catherine
Gentile est documentaliste, formatrice en littérature
jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre
de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville
et auteur de Bulles en stock (Bibliographie
sélective et commentée de bandes dessinées,
ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature
de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant
plus de quinze ans.

Lire
l'article de Pascale Arguedas
http://www.editions-delcourt.fr/
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