Pourquoi j’ai tué Pierre
Olivier Ka & Alfred

Delcourt (Mirages), 2006


 

Rompre le silence

Pourquoi j’ai tué Pierre : cette phrase, terriblement tranquille, n’est pas une question. C’est une affirmation, simple, directe. C’est une explication.
Le narrateur, Olivier, raconte son enfance et son adolescence dans une famille baba, plutôt épanouie, permissive et heureuse, dans les années 1970. Olivier vit avec des adultes ouverts, où l’on parle de tout sans complexe, de sexualité, de politique…, où l’on se montre nu sans pudeur excessive. Cela ne choque nullement le garçon. La légèreté, la liberté qui règnent dans sa famille contrastent avec l’ambiance dominante chez ses grands-parents où, parfois, il est contraint de séjourner. Ce sont des gens austères, assez rigides et croyants. Ce sont eux aussi qui ont absolument tenu à ce que Olivier reçoive une éducation religieuse.
Pierre, c’est l’ami de ses parents, un homme dévoué, jovial, grand corps et grande gueule, et curé. Un curé de terrain, proche des ouailles qu’il ne souhaite pas forcément convertir. Dieu est dans le gros cœur de Pierre mais il ne l’impose pas. Olivier adore Pierre et adore partir en vacances avec lui, dans la colo qu’il organise chaque année dans une bicoque à retaper, la «Joyeuse rivière ».
L’été de ses douze ans, l’univers d’Olivier s’écroule. Une nuit, Pierre demande au garçon de dormir près de lui et de toucher son corps. Pierre n’insiste pas, ne viole pas, n’abuse pas Olivier, mais ce dernier, qui n’en parle à personne, en restera marqué à vie. Pierre l’aura Sali, trahi à jamais.
Beaucoup plus tard, Olivier, devenu adulte et écrivain, replonge dans cette histoire. Il en parle à son ami et complice Alfred et ils décident tous deux d’en faire un album et de retourner sur les lieux du « crime ». Bien sûr il n’y a pas eu crime à proprement parler. Olivier a tué Pierre au sens symbolique du terme et use de l’écriture comme d’un exorcisme. Il était temps qu’il rompe le silence.

Cela donne un album d’une très grande force, aussi bien narrative que graphique. Le dessinateur a su admirablement se mettre au service de l’histoire et son regard extérieur très fin, très acéré, tout en restant distant, donne beaucoup d’acuité au récit, découpé en chapitres tous intitulés « j’ai tué Pierre parce que j’ai 8, 12, ou 35 ans », incantation qui scande le temps qui passe et souligne la persistance de la douleur du narrateur.
La mise en images est parfaitement maîtrisée, simple et signifiante, jouant avec les codes de couleurs, vives ou très sombres pour mieux marquer les sentiments et les angoisses qui hantent le garçon, pour souligner les ruptures et les tempêtes sous un crâne.
On parle rarement de ce sujet en bande dessinée, le récit d’Olivier Ka et d’Alfred est une réussite parfaite, où l’on sent l’implication réelle des deux auteurs et la sincérité avec laquelle ils ont progressé dans leur travail d’écriture.

Cet album fait partie de la sélection officielle du Festival d’Angoulême 2007, parmi la quarantaine d’albums choisis par le jury.

Catherine Gentile
(Janvier 2007)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

 

Lire l'article de Pascale Arguedas

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