Écrits d’un tueur de bergers
de Joseph Vacher

Éditions À rebours, 2006

 

 


« Cette terrible vie errante et mystérieuse »

Il y a un point commun entre Joseph Vacher et son (presque) homonyme surréaliste Jacques Vaché : leur œuvre est demeurée à un stade embryonnaire – en l’occurrence celui de lettres et d’écrits épars – qui suffit à éclairer leur trajectoire foudroyante. La comparaison s’arrête cependant ici, car celui qu’on surnomma « Le tueur de Bergers » occupe définitivement une place à part au Parnasse du crime plutôt qu’à celui de la Poésie.

Si l’on s’en tient aux quelques éléments de sa biographie, on apprend que ce sombre personnage fut attaqué par un chien enragé à l’âge de sept ans. Qu’à vingt-quatre ans, il tenta d’assassiner sa première fiancée et, tout aussi infructueusement, de se suicider. Qu’il fut interné à Dôle puis dans l’Isère, pour se voir libéré, vraisemblablement guéri. Qu’il sillonna allègrement la France entière, de 1894 à 1897, laissant derrière lui les corps d’une vingtaine de victimes, jeunes filles et adolescents, violés et éventrés. Enfin, qu’il passa le réveillon du 31 décembre 1898 à Bourg-en-Bresse, sur la planche de la guillotine.

À quoi bon ressortir le dossier d’un tel « cas » des annales judiciaires fin-de-siècle ? C’est qu’en plus d’une furieuse tendance au délire de persécution, Vacher nourrissait une autre obsession : il était graphomane. Non pas qu’il ait livré à la postérité des mémoires, juteux à souhait, dans lesquels il évoquerait son palmarès de vivisecteur inspiré. Mais son parcours est clairsemé de messages, de graffitis, d’invocations mystiques tracées à même la neige, de poèmes brefs et d’épîtres hallucinées qui, rassemblés, constituent une inquiétante cartographie scripturale de son destin. Ici, une inscription à la craie que l’on déniche auprès d’un cadavre fraîchement mis à jour ; là, une annotation sur un carnet d’écolier ou une maxime gravée au couteau sur son bâton de pèlerin ; plus loin encore, les pancartes que notre homme se plut à brandir pour ponctuer son procès-spectacle, et dont l’ultime clamait « Joseph Vacher, le grand martyr de notre société ».

Ce mélange d’aphorismes abscons et de courriers de récrimination, rédigés maladroitement, sans orthographe ni parfois syntaxe, nous permet de suivre à la trace les piétinements concentriques d’un esprit en butte à la folie. À ses divers correspondants, Vacher adresse toujours son sempiternel lamento. Il revient immanquablement sur la morsure fatale, la tragédie avec Louise Barrand, les effets dégradants d’une hypothétique opération aux parties sexuelles, son traumatisme de devoir coucher, à l’asile, sur un matelas de vermine. Une itération tragi-comique, dont d’aucuns affirmeront qu’elle ne présente qu’un intérêt anecdotique ou morbide. Mais, à la lecture de la subtile préface de Philippe Astières, on découvre comment ces textes furent utilisés par Vacher dans sa défense et pour l’élaboration de son mythe. Et surtout dans quelle mesure il compta les exploiter pour leurrer les experts en « clinique de l’écriture » chargés de l’examiner. À ce petit jeu, Vacher ne fut battu que d’une courte tête. Trop courte.

Frédéric Saenen
(novembre 2006)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

à (re)découvrir

Traité du fouet, Général F-Amédée Doppet
Editions A rebours

Zébrures - Voici un petit format qui cingle comme un coup de cravache bien placé. Et pour cause : le Traité du fouet du (pseudo) Général Doppet peut autant se lire comme un manuel érotique que comme une publication édifiante destinée aux éducateurs avertis. L’ambivalence de l’ouvrage repose sur une surprenante prémisse : la pratique de la flagellation aiguiserait les sens et, plutôt que de le réprimer, exacerberait le désir. Parfait. Mais alors, s’étonne notre moraliste haut gradé, comment se fait-il qu’une telle autopunition se pratique régulièrement dans les monastères ? Pire encore : pourquoi maintenir ce châtiment dans les écoles alors qu’on en connaît les conséquences ? Et le dénicheur de paradoxes de plaider la nécessité de « changer les peines qu’on inflige à l’enfance et à la jeunesse ». La démonstration se termine par un catalogue fort épicé et exhaustif de préparations aphrodisiaques propres à remplacer les verges – pour en exciter d’autres… F.S. (février 2006)

 

Chez le même éditeur
Proses moroses de Rémy de Gourmont

catalogue en ligne

au catalogue
Traité du fouet
du Général F. Amédée Doppet

Traité de chasteté
du Révérend D. Ren. Louvel

Messaline d'Alfred Jarry

Sainte Lydwine de Schiedam
de Joris-Karl Huysmans

Infernaliana de Charles Nodier
etc.

"Les Éditions À rebours, ainsi nommées en hommage à Joris-Karl Huysmans, proposent aux lecteurs des textes de littérature française et étrangère aujourd’hui indisponibles.
À rebours de la production littéraire actuelle, nous proposons aux curieux de redécouvrir des écrits d’auteurs célèbres qui ont porté la polémique au sein de la littérature et des idées.
À rebours des œuvres les plus connues de ces auteurs, il s’agit de mettre en lumière celles qui le sont moins.
À rebours d’éditions accompagnées d’apparats critiques, nous invitons des écrivains contemporains à éclairer sur un ton subjectif les œuvres en question. Nous pensons que ces écrits du passé nous racontent aussi notre présent, et qu’ils ne s’adressent pas seulement à des érudits."
Ludovic Roguet