Just a kiss (Ae fond kiss)
de Ken Loach

Film Britannique, 2003
durée 1h43
Sélection officielle Berlin 2004

sortie 14 juillet 2004



Avec Atta Yaqub, Eva Birthistle, Shabana Bakhsh

L’Amour envers et contre tous

Qui sont nos Romeo et Juliette du jour ? Casmin (Atta Yaqub) est pakistanais, né à Glasgow, où il a grandi et étudié, et où il travaille, le jour à l’épicerie de papa, la nuit comme DJ en boîte ; il vit toujours chez ses parents, d’honnêtes musulmans très croyants, très pratiquants, qui ont déjà parfaitement planifié son mariage avec sa cousine. Roisin (Eve Birthistle) est irlandaise, blonde et indépendante d’esprit, pianiste et professeur de musique dans une école hyper-catholique. La musique, universelle, rapproche nos deux héros, qui se découvrent vite beaucoup plus d’affinités : crédibles ou non, la pianiste classique en chemise et le DJ modern style s’aiment...
Just a kiss ? Un simple baiser ?... On le devine, rien ne sera facile pour eux : pas question que Casmin vive avec une non-musulmane, et l’annulation du mariage prévu causerait la destruction de la famille, qui aurait à subir l’opprobre de toute la communauté ; quant à Roisin, par ailleurs jeune divorcée, le tyrannique prêtre de la paroisse de l’école l’a bien mise en garde : vivre, hors du mariage, avec un non-catholique, la mènerait à la porte de l’école, sans travail.

Tragédie des origines et conflit de générations

Il n’est pas forcément question de haine entre les deux communautés - et notre comparaison avec les Capulet et les Montaigu tombe déjà à l’eau -, mais l’indifférence, de part et d’autre, la fermeture d’esprit, la méfiance se révèlent déjà de puissants obstacles pour le couple déchiré. Ken Loach s’intéresse moins au face à face entre deux cultures, qu’aux difficultés éprouvées par ceux qui essayent de faire le lien, brandissant coûte que coûte leurs idéaux de tolérance, d’ouverture à l’autre, et surtout d’Amour. Tahara, la petite sœur de Casmin, donne le ton dès le début du film, par un vibrant exposé, devant sa classe de jeunes écossais intolérants en chemise-cravate, sur la vision occidentale des musulmans : fier produit pluriculturel, elle revendique autant sa religion et ses origines pakistanaises que son éducation occidentale, et dénonce avec émotion ceux qui jugent, avec mépris et assurément sans connaître, les cultures et sociétés musulmanes.

Le débat, le tiraillement dramatique des personnages sont rapidement sensibles, et Ken Loach abuse un peu des péripéties dans un scénario à rallonges qui abîment l’intensité du final : happy end, ou...? Le réalisateur attire l’attention sur la famille pakistanaise, et s’attarde moins sur le racisme occidental contemporain que sur le parcours tragique du père de famille, Tariq, de l’Inde au Pakistan (en 1947), puis à la Grande-Bretagne : ayant tellement souffert de/pour sa religion, il rêve d’une vie calme, d’une vie de famille unie dans le sentiment religieux musulman et dans une grande maison toute neuve. Casmin pourra-t-il lui dire non, au risque d’être renié par toute sa famille, en la jetant dans le déshonneur, pour épouser la femme qu’il aime?

Deux ans après son portrait tragique de l’adolescence miséreuse dans Sweet sixteen, Ken Loach, moins inspiré, confirme ici sa position de partisan de la rupture : la nouvelle génération doit avoir le courage de se libérer du fardeau des vieilles traditions oppressantes. Il faut savoir dire non, le message de Just a kiss est clair.

Go West ?

Plus ambiguë est la question de ce à quoi le jeune Casmin désire dire oui : l’Occident, l’individualisme libre, à tout prix, la culture des riches, où l’Amour règne aussi politiquement-correct que dans un clip de Céline Dion, une culture du Plaisir sans grand relief (tourisme-plage, boîte de nuit, sexe)... Le débat de l’occidentalisation, du modèle occidental, n’est apparemment pas celui de Ken Loach ici, à moins que la jolie petite blonde (Roisin), exigeante (pour ne pas dire autre chose) et larmoyante, pas très convaincante dans les conversations compliquées, n’ait été choisie non pour des effets esthétiques dans les quelques scènes torrides du film (le beau ténébreux et la blonde virginale), mais comme symbole de cet Occident inculte qui ne s’intéresse au Pakistanais que s’il aime la techno internationalement fade, s’habille à la mode, et, of course, parle anglais (il peut garder l’accent, rigolo quand même). Ken Loach anti-conservateur, certes, mais peut-être aussi trop jeunophile, facile, superficiel (on pense à la plate discussion entre les deux amants sur les différences entre christianisme et Islam) : dans quelle mesure le réalisateur se distingue-t-il de ses héros mêmes ? Cette intéressante tragi-comédie pleine de bonnes intentions peut en tout cas laisser le spectateur sur sa faim.

Nicolas Cavaillès
(juin 2004)

http://www.screenonline.org.uk/people/id/458945/

http://www.bfi.org.uk/gallery/kenloach/contents.html