Femmes de réconfort
de Jung Kyang-a

traduit du coréen par François Couralet et Kim Youn-Sill
Au diable vauvert / 6 Pieds Sous Terre, 2007

 

 

 

Trois voix

Femmes de réconfort est un album singulier, et dans le traitement graphique et narratif, et dans le thème traité, que beaucoup de lecteurs ignorent en fait : comment pendant la Seconde guerre mondiale, l'armée japonaise a enlevé 200 000 femmes, coréennes principalement, et les a transformés en esclaves sexuelles, pour les « besoins » de ses soldats ! Durant des décennies, ces femmes qui avaient été battues et violées, se sont tues, gardant en elles ce traumatisme violent et la honte. Et puis à partir de 1992, elles ont décidé de parler, de se montrer au grand jour, de manifester, d'exiger réparation auprès du gouvernement japonais.
Depuis cette date, chaque mercredi, devant l'ambassade du Japon à Séoul, une manifestation a lieu réunissant des femmes victimes que l'on appelle les « Halmudy » (femmes de réconfort), des associations féministes et des citoyens. Pour que l'on n'oublie pas, pour que l'on dénonce le sort fait aux femmes durant les guerres, toutes les guerres !

L'album de Jung Kyang-a fait entendre trois voix. Il s'ouvre sur l'histoire de Jan Ruff O'Herne, une femme hollandaise, qui vit aujourd'hui en Australie. Elle a soixante ans et porte en permanence un chapeau, un chapeau très haut. Son entourage pense qu'elle est folle de chapeaux alors qu'en réalité, Jan les déteste. La vérité, c'est que Jan dissimule un lourd secret sous cette coiffure inhabituelle, un secret qu'elle a toujours caché, celui de son histoire douloureuse. Elle vivait à Java durant l'occupation de cette colonie hollandaise par l'armée japonaise. C'est là qu'elle a été enlevée, emmenée dans un camp et réduite à l'esclavage sexuel. En 1992, en voyant à la télévision un reportage sur des femmes coréennes manifestant et demandant réparation, elle se décide à parler. Elle enlève son chapeau et libère sa parole, sa souffrance, le lourd poids du silence.


Jung Kyang-a a été lauréate en 2001 du prix Korea Publishing Cartoon Competition pour son premier manga Padam Padam, qui racontait la vie d'Edith Piaf. En 2003, le conflit en Irak la sensibilise à l'impact des guerres sur les femmes et elle commence à travailler sur Femmes de réconfort.

La deuxième voix, c'est celle d'Aso Tetsuo, qui était médecin gynécologue pendant la guerre et qui a dû examiner un groupe de femmes raflées par les Japonais, afin de certifier leur bon état sanitaire ! Non pas pour le bien de ces femmes, mais surtout pour ne pas contaminer les précieux soldats ! Il témoigne sans passion, sans indignation non plus. Etonné des ordres reçus alors qu'il était jeune médecin, il s'exécute en loyal serviteur, fait son métier et ne prend pas parti. Il explique le fonctionnement et l'organisation des maisons closes, parle des femmes qu'il a côtoyées. Un témoignage précieux mais qui met aussi parfois mal à l'aise parce qu'il ne montre aucune passion, aucune compassion.
Enfin, la troisième voix, c'est celle d'une vieille femme chinoise, Lee Ok-Sun, née en 1927, enlevée en 1942 et détenue comme « femme de réconfort » durant trois ans en Mandchourie. Abandonnée au moment de la libération de la Chine, elle se marie, devient veuve, se remarie ensuite avec un Coréen, témoigne de son passé d'esclave sexuelle en 1996 et part vivre en Corée en 2000.

Jung Kyang-a construit ces trois chapitres comme des reportages dans lesquels elle se met elle-même en scène en tant qu'enquêtrice, lorsqu'elle part à la rencontre de ses témoins, et procède ensuite par flash-back, pour dérouler le récit de ces deux femmes ou du médecin. Elle se montre aussi d'une très grande efficacité graphique, avec un trait épuré, toujours au service de la narration, et un découpage très travaillé, qui allie la simplicité et les ruptures. L'album est presque entièrement dessiné en noir, gris et blanc, ponctué parfois de quelques notes de couleurs qui ne sont jamais là par hasard.
Un travail vraiment remarquable à saluer.

Catherine Gentile
(décembre 2007)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

 

Entretien en ligne
www.pastis.org/jade/2007-9-12/oct07/femmes_de_reconfort-interview.htm

http://www.audiable.com/

http://www.pastis.org/jade/

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