d'après William Shakespeare
adaptation et mise en scène Irina Brook

La pièce en tournée (Le Mans, Draguignan, Aix-en-Provence...)

du 5 mars au 13 avril
Théâtre National de Chaillot
Paris

 

Avec
Hassan Ben Mohamed, Laura Benson, Arié Elmaleh, Guillaume Emmanuel, Cyril Guei, Brontis Jodorowsky, Jacques Martial, Alexis Michalik, Pascal Oyong-Oly, Marc Ruchman…

Du 8 au 20 janvier 2002
au Théâtre de la Croix Rousse, Lyon

Théâtre de la Croix Rousse, Lyon 4ème
renseignements et location
04 72 07 49 50

Choisir de monter l'une des pièces les plus populaires de Shakespeare, qui a connu de multiples adaptations (et pas toujours des plus heureuses), est une véritable gageure, un défi lancé au classicisme pompeux que l'on retrouve parfois dans des mises en scène académiques et à la ringardise de certaines adaptations musicales ou cinématographiques, qui ont la fâcheuse tendance de simplifier à outrance une intrigue où s'entrelacent une multitude de thèmes et qui ne peut se réduire à une histoire d'amour qui tourne mal...
C'est pourtant bien l'amour qui est au centre des préoccupations du dramaturge, lorsqu'il présente cette pièce en 1595. Il y explore, à travers nombre de situations complexes, des thèmes moraux qui lui sont chers (fatalité, responsabilité humaine, passion et raison...) et s'interroge sur la valeur du désir amoureux, nous donnant à voir des visions antagonistes du sentiment. Dans cette adaptation, ces visions contrastées sont parfaitement incarnées par plusieurs personnages : l'amour rimant avec plaisir physique et pragmatisme pour la nourrice de Juliette (Laura Benson, ridicule à souhait) qui n'hésite pas à se faire maquerelle, la débauche sexuelle des serviteurs et des compagnons de Roméo, la sagesse politique de Père Laurent, ou encore les sinistres calculs de Capulet, pour qui le mariage de Juliette et Paris est un pur arrangement monétaire et dynastique. Dans le sentiment qui unit Juliette à Roméo, l'on retrouve bien un mixe de tous ces ingrédients, auquel s'ajoutent une touchante naïveté et une passion destructrice : leur amour est "un éclair avant la mort", métaphore brillamment rendue dans l'impétuosité des très jeunes comédiens (Alexis Michalik et Jennifer Decker), dans leur hâte à consommer leur union, une fougue qui leur sera funeste ainsi que le prédit Père Laurent : "On trébuche à se précipiter"...

Cette fougue est omniprésente dans la vivacité et l'inventivité d'une mise en scène qui s'affirme dès le début comme exubérante et crue, à l'image de la nudité de l'éclairage qui accentue l'authenticité du jeu ; une mise en scène qui, paradoxalement, se veut aussi dépouillée, en témoigne la sobriété parfois glaçante du décor, qui produit un effet de contraste plutôt déroutant, mais en accord avec la nudité de la scène élisabétaine et qui rappelle l'atemporalité de l'histoire. Là, se succèdent des joutes paillardes plutôt drôles, où les comédiens semblent se faire autant plaisir que Shakespeare en les écrivant, quelques danses et combats bien chorégraphiées et des déplacements scéniques rigoureux.


© Mario Del Curto

Et pourtant, malgré tout son élan, cette adaptation en frustrera certains ; la comédie procure des émotions plaisantes, soit, mais on aimerait pouvoir davantage respirer le souffle tragique de l'oeuvre shakespearienne, ressentir les forces obscures du destin s'acharnant sur les jeunes amants, et retrouver l'atmosphère oppressante d'un texte qui est à la charnière des comédies frivoles et des grandes et sombres tragédies... Ceci, on ne l'éprouve que dans la douleur et l'impuissance qui émanent du premier chant, où la scansion des vers est en parfaite harmonie avec la hargne du rap, mais que l'on recherche en vain dans le reste de la pièce. Car Irina Brook opte pour l'humour là où l'on voudrait un peu de pathos, pour la grivoiserie et l'obscénité là où l'on aimerait une touche d'ironie dramatique et le burlesque là où l'on s'attend à un semblant de terreur... Tout cela donne une adaptation inégale, qui convainc beaucoup dans le traitement comique, mais où la tragédie demeure faiblarde, voire ennuyeuse ; Hélas ! le génie de Shakespeare réside dans ce subtil mélange des genres, dans la façon d'alterner harmonieusement les registres, mais lorsque le burlesque prend le pas sur la tragédie, c'est aux dépens des personnages et des situations, si démesurément tournés en dérision que l'on remet presque en question la vraisemblance de la mort de Mercutio (événement pivot de toute la pièce, supposé faire basculer l'intrigue dans le tragique et annoncer la chute prochaine des amants) ou la sincérité des pleurs de Paris ou des amants.
Toutefois, nombreux sont les éléments de cette adaptation travaillée qui sonnent juste, ne serait-ce que le choix courageux d'inverser les prénoms des héros dans le titre de la pièce, un choix dramatiquement fondé qui n'est pas le fait d'un caprice féministe ; Shakespeare, lui, obéissait à une convention sociale établie en citant Roméo avant Juliette (tout comme il cite Antoine avant Cléôpatre ou Troilus avant Cressida...), et pourtant, c'est bien la maturité précoce de Juliette, ses intuitions et la fraîcheur poétique de ses tirades qui l'emportent, face auxquelles la maladresse, les vers ampoulés et l'inconstance du jeune Roméo (n'oublions pas qu'en début de pièce, il se meurt d'amour pour une autre...) ne pèsent pas lourd.
Disons que pour apprécier cette adaptation, qui a le mérite de réconcilier Shakespeare et la jeunesse (au vu du petit triomphe offert par le public), il est nécessaire de se libérer de tout préjugé académique et ne pas manquer d'ouverture d'esprit, mais il est regrettable, répétons-le, que la dimension tragique en ait été gommée, au point que l'on a trop souvent l'impression d'assister à Trop de bruit pour rien...

B. Longre
(janvier 2002)




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