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L'ennemi " est dans la place.
L'attaque de
Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, a de nombreuses répercussions,
dont l'entrée en guerre des Etats-Unis ; rétrospectivement,
on ne peut remettre en cause le caractère bénéfique
de cette décision pour l'avenir du monde et de l'Europe ;
mais pour les citoyens américains d'origine japonaise et
les résidents japonais vivant aux Etats-Unis, parfois depuis
des décennies, ces événements ont des conséquences
dramatiques : le gouvernement américain les voit désormais
comme des ennemis potentiels, infiltrés dans la place et
susceptibles d'entraver l'effort de guerre... Le roman de Julie
Otsuka retrace, à travers le parcours d'une famille japonaise
parfaitement américanisée, ce pan d'histoire longtemps
occulté, un épisode honteux, "justifié"
par l'état de guerre. De nombreux Japonais, soupçonnés
de trahison, sont arrêtés dès le 8 décembre
1941 ; des familles entières sont déportées
dans des camps d'internement ; et même si leur sort n'est
en rien comparable à celui des victimes de l'holocauste orchestré
par les nazis, il demeure que cette expérience a moralement
affecté la communauté nippone des Etats-Unis.
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C'est
le cas des deux enfants dont il est ici question : un garçon
de sept ans et sa soeur de onze ans, obligés de quitter
leur maison de Berkeley, en Californie, avec leur mère
(leur père a été arrêté plus
tôt et est détenu au Nouveau Mexique) ; ils sont
envoyés au camp de Topaz, dans l'Utah, au beau milieu
du désert ; des blocs, des baraquements qui laissent
entrer le froid ou le sable, selon la saison, des appels, des
repas au réfectoire et des journées qui n'en finissent
pas de s'étirer sous la neige ou le soleil, des enfants,
des femmes et des vieillards surveillés jour et nuit
par des soldats perchés sur des miradors... Les enfants
et leur mère vivront là trois ans durant, dans
une seule pièce, tentant de conjurer comme ils le peuvent
l'ennui qui les ronge, la désolation de l'endroit et
l'idée que la vie s'est arrêtée là. |
L'écriture
neutre et distancée de Julie Otsuka laisse entrevoir un drame
feutré, mais néanmoins palpable ; et l'auteure, dont
c'est le premier roman, nous guide avec talent dans l'espace mental
de chacun des personnages, qui vivent tous leur enfermement différemment
: d'abord la mère, qui vient de lire les affichettes placardées
en ville ("Instructions à tout individu d'origine
japonaise") donnant les ordres de départ : elle
s'applique à faire des préparatifs minutieux et à
mettre en ordre la maison, un peu à la façon d'un
robot, comme si elle entrevoyait déjà sa destinée
et celle de ses enfants ; puis sa fille, qui se remémore
l'interminable voyage en train (stores baissés lorsqu'il
traverse des villes) vers une destination inconnue ; enfin, le petit
frère, qui se souvient de la vie au camp, des journées
qui s'éternisent, de sa mère happée par la
folie et de son père, arrêté en pleine nuit,
en pantoufles et robe de chambre, un père qu'il doute de
revoir un jour.
Julie Otsuka
s'attache aux détails qui passent habituellement inaperçus,
à la minutie des gestes d'un quotidien épuisant et
vidé de sa substance, d'une existence qui n'a plus aucun
sens, et le ton détaché de l'ensemble évite
tout mélodrame. Ses personnages n'ont pas de nom, mais leurs
personnalités respectives sont particulièrement bien
dessinées ; par ce biais, l'auteure mêle habilement
drame personnel et destin collectif. De retour chez eux après
la guerre, les enfants, passablement déstabilisés
(le petit garçon a rêvé de combattre auprès
de MacArthur, tout en se demandant à quoi ressemble l'empereur
dont on leur a interdit de prononcer le nom...) sont accueillis
avec méfiance et leur mère reçoit 25 dollars,
somme dérisoire généralement attribuée
aux criminels qui sortent de prisons, censée compenser trois
années d'enfermement... Chaque miroir est une épreuve
: "nous n'aimions pas ce que nous regardions : cheveux
bruns, peau jaune, yeux bridés. Le visage cruel de l'ennemi."
et ils ressentent un profond sentiment de culpabilité. Le
récit de cet épisode traumatique n'emprunte jamais
la voie du sentimentalisme outrancier, ni même celle de la
haine, bien au contraire ; mais le désespoir latent, l'incompréhension
honteuse et le sentiment d'injustice larvé des protagonistes
résonnent de façon beaucoup plus terrible que ne le
ferait la colère exacerbée de n'importe quel pamphlet.
Blandine
Longre
(février 2003)

L'Editeur
http://www.penguin.co.uk/
http://www.phebus-editions.com
http://www.randomhouse.com/boldtype/0902/otsuka/interview.html
http://depts.washington.edu/canada/asian-french.html
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