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Par
dessus les frontières de la vie
De même
que Pli urgent,
le premier récit paru en 2001, Elle va parler
est l’histoire d’une relation privilégiée
à laquelle l’attente de la mort donne une dimension
particulière et une intensité soutenue. Après
le père, la mère, non comme une suite dans cette attente,
plutôt comme une superposition des souvenirs et des sentiments,
un retour en profondeur sur des événements qui demeurent
gravés à vie.
Agnès,
la narratrice, à travers ses va-et-vient entre ville d’adoption
et ville d’origine, à travers sa vie familiale –
le mari français rencontré au bord de la Mer Noire,
les deux fils – , raconte le passé lointain et proche
de la « Boudeuse », cette femme dont le tempérament
se lit dès la photo de couverture, dont toute la famille
a disparu dans les chambres à gaz nazies, dont l’idéal
n’a pas pu se réaliser, au milieu des contraintes sociales,
dans le carcan des totalitarismes. Par légères touches
à l’écriture directe, plus translucide que transparente,
laissant entrevoir un éclairage autre que celui des simples
faits, s’égrènent les petites et grandes scènes,
alternant avec les réflexions de la narratrice – de
l’auteur ? Régulièrement, on se retrouve dans
l’appartement familial de la ville natale, lieu des retrouvailles,
lieu aussi de l’agonie vers laquelle tout converge, lieu théâtral
par excellence.
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Car
il ne s’agit pas seulement d’une narration.
La poésie est là, par exemple dans ce mémorable
épisode où Agnès, bloquée à
la frontière avec les siens, jette à la figure
de douaniers subjugués un poème de révolte
d’Ana Blandiana, ou lorsqu’elle improvise pour
sa mère perdue une comptine sur les sandales…
La poésie, et surtout le théâtre, qui
fut la passion de la « Boudeuse » à «
la vocation contrariée de tragédienne
», admiratrice des héroïnes d’opéra,
elle dont, de l’aveu même de sa fille, l’agonie
« fut flamboyante. Théâtrale. Dramatisée
à l’extrême », une agonie
digne d’une actrice, génie et caprices mêlés
: « Toujours le théâtre – le
rôle ». La construction même du récit,
encadré par deux séquences («Le
déguisement» et «Le génie
des lieux») où le burlesque le dispute
au tragique, souligne en quelque sorte ce tragique en le
travestissant et place l’ensemble sous le signe du
spectacle.
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Mais il n’y
a pas de théâtre sans parole, et le titre choisi représente
l’ultime leitmotiv, la mission confiée par la mère
: « Tu vas PARLER, ma fille ! ». Et la réponse
de celle-ci («VOILÀ, MAMAN, J’AI PARLÉ»)
n’est pas un point final de satisfaction, mais l’annonce,
par dessus les frontières de la vie, d’une parole tenue
et à tenir encore.
Jean-Pierre
Longre
(avril 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème
siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est
l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical et dont Queneau en scènes
(PULIM, 2005). Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

écrits
franco-roumains
http://www.bief.org/?fuseaction=Lettre.Article&A=146
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