Elle va parler
Éditions Noir sur Blanc, 2005

 

Par dessus les frontières de la vie

De même que Pli urgent, le premier récit paru en 2001, Elle va parler est l’histoire d’une relation privilégiée à laquelle l’attente de la mort donne une dimension particulière et une intensité soutenue. Après le père, la mère, non comme une suite dans cette attente, plutôt comme une superposition des souvenirs et des sentiments, un retour en profondeur sur des événements qui demeurent gravés à vie.

Agnès, la narratrice, à travers ses va-et-vient entre ville d’adoption et ville d’origine, à travers sa vie familiale – le mari français rencontré au bord de la Mer Noire, les deux fils – , raconte le passé lointain et proche de la « Boudeuse », cette femme dont le tempérament se lit dès la photo de couverture, dont toute la famille a disparu dans les chambres à gaz nazies, dont l’idéal n’a pas pu se réaliser, au milieu des contraintes sociales, dans le carcan des totalitarismes. Par légères touches à l’écriture directe, plus translucide que transparente, laissant entrevoir un éclairage autre que celui des simples faits, s’égrènent les petites et grandes scènes, alternant avec les réflexions de la narratrice – de l’auteur ? Régulièrement, on se retrouve dans l’appartement familial de la ville natale, lieu des retrouvailles, lieu aussi de l’agonie vers laquelle tout converge, lieu théâtral par excellence.

Car il ne s’agit pas seulement d’une narration. La poésie est là, par exemple dans ce mémorable épisode où Agnès, bloquée à la frontière avec les siens, jette à la figure de douaniers subjugués un poème de révolte d’Ana Blandiana, ou lorsqu’elle improvise pour sa mère perdue une comptine sur les sandales… La poésie, et surtout le théâtre, qui fut la passion de la « Boudeuse » à « la vocation contrariée de tragédienne », admiratrice des héroïnes d’opéra, elle dont, de l’aveu même de sa fille, l’agonie « fut flamboyante. Théâtrale. Dramatisée à l’extrême », une agonie digne d’une actrice, génie et caprices mêlés : « Toujours le théâtre – le rôle ». La construction même du récit, encadré par deux séquences («Le déguisement» et «Le génie des lieux») où le burlesque le dispute au tragique, souligne en quelque sorte ce tragique en le travestissant et place l’ensemble sous le signe du spectacle.

Mais il n’y a pas de théâtre sans parole, et le titre choisi représente l’ultime leitmotiv, la mission confiée par la mère : « Tu vas PARLER, ma fille ! ». Et la réponse de celle-ci («VOILÀ, MAMAN, J’AI PARLÉ») n’est pas un point final de satisfaction, mais l’annonce, par dessus les frontières de la vie, d’une parole tenue et à tenir encore.

Jean-Pierre Longre
(avril 2005)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical et dont Queneau en scènes (PULIM, 2005). Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

écrits franco-roumains

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