Moi, JSB
de Jean-Pierre Grivois
Editions Héloïse d’Ormesson, 2005

 

 

Dans l’intimité du Cantor

Une énième biographie de Jean-Sébastien Bach ? Oui, mais une « biographie à la première personne » : c’est là la première originalité d’un ouvrage qui – seconde originalité – n’a pas été écrit par un « spécialiste », mais par un « amateur éclairé », qui a passé ses loisirs à effectuer des recherches sur le compositeur. Voilà donc un double intérêt pour le lecteur, puisqu’il saisit le personnage de l’intérieur, et par la plume de quelqu’un qui manifeste non seulement sa connaissance érudite, mais aussi ses affinités profondes avec « JSB ».

Nous assistons, bien sûr, à tous les épisodes plus ou moins connus de la vie particulièrement dense de celui qui, né à Eisenach dans une famille de musiciens éminents, mourut à Leipzig dans la notoriété, après tous les malheurs et les bonheurs d’un homme considéré – il n’est pas inutile de le rappeler – comme un employé et un serviteur. Il y a le premier voyage de l’orphelin, à pied, à 15 ans, jusqu’en Allemagne du Nord, première expérience personnelle qui lui permet diverses rencontres, dont celle du « grand Buxtehude ». Puis se succèdent, avec l’exactitude et la vivacité d’une narration historique assortie d’évocations pittoresques et de dialogues animés, les événements intimes et publics : les emplois à Arnstadt, Mülhausen, Weimar, Köthen, Leipzig, les deux mariages, la naissance des enfants (et la mort d’un certain nombre d’entre eux), les instants de bonheur musical en famille, la quête des postes, les difficultés professionnelles et pécuniaires, les mesquineries des employeurs, les jalousies des confrères, l’ingratitude des élèves et les satisfactions pédagogiques, les amitiés, les rendez-vous manqués (avec Haendel en particulier)… Traversant épreuves et réussites, Jean-Sébastien s’affirme de plus en plus comme un homme de tempérament, qui n’hésite pas à laisser éclater sa colère, sa révolte, le leitmotiv du « j’en ai assez » que l’on rencontre dans certaines de ses œuvres, lorsqu’il voit les contraintes sociales, politiques, financières auxquelles se heurte l’art musical.

Jean-Sébastien Bach ne fut pas, comme Mozart, un génie précoce. Celui-ci est fondé sur le travail, la spiritualité, l’amour et l’expérience de la vie ; le récit à la première personne le montre bien, qui permet de percevoir de l’intérieur la manière dont naissent les thèmes mélodiques, les constructions harmoniques, les idées de nouvelles compositions, d’un coup ou progressivement, à des moments privilégiés, et même pendant les longs sermons des offices dominicaux… De l’intérieur encore, les multiples occupations professionnelles et personnelles d’un homme toujours rempli de projets et pour qui la raison et l’émotion vont de pair (« Vous aimez l’ordre, mais vous êtes sensible », lui dit l’un des princes qu’il sert), pour qui le symbolisme des chiffres revêt une grande importance (par exemple le nombre 14 correspondant à son nom : « B = 2, A = 1, C = 3, H = 8, leur somme fait 14 »), pour qui la famille et la musique sont inséparables, à voir la complicité qu’il entretient avec certains de ses fils – Guillaume et Emmanuel notamment.

Le livre de Jean-Pierre Grivois n’a pas la prétention d’être une somme scientifique, même si les dernières pages sont consacrées à d’utiles listes (œuvres principales du catalogue BWV, index des noms propres). Sur le mode romanesque et autobiographique, il fait vivre d’une manière attrayante, dans toute sa simplicité d’homme et dans toute sa complexité de musicien, l’un des plus grands génies de l’histoire européenne.

Jean-Pierre Longre
(février 2006)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de plusieurs revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

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