Feux, Mortelle Rapsodie
un roman de Jocelyne Sauvard
Monde Global, 2006

Entretien avec l'auteure

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Ni anges ni diables.

La parole est donnée à Momo, petit rappeur illettré et admirateur de Rimbaud, qui attend « la grande nuit », celle de son « rap flamboyant » et de son triomphe sur scène, en compagnie de son ami Aimé, habitué des foyers et des familles d’accueil. Tous deux, élèves en « classe poubelle », prennent tour à tour le récit en main, déroulant quelques scènes d’un quotidien terne, dans un décor tout aussi sinistre – une cité sans âme, du béton et des tours, « la ZI, la ZEP, la ZUP, la ZAC et la MPT » – mais amplement réaliste. Momo, grand noir de 16 ans, vit avec sa mère Martine et ses cinq petits frères dans la tour des Eglantines, un lieu où Aimé apprécie de pouvoir passer quelques soirées, où la chaleureuse (et très endettée) Martine l’accueille sans faire de manières.
Aimé s’inquiète un peu pour le concert à venir, il sent bien que Momo en fait un peu trop et cherche à jouer avec le feu – ce dernier ne le dit à personne, mais il a décidé qu’il ne pouvait plus se taire : il hurlera et scandera la vérité, parlera enfin des dealers qui ont installé leur QG au bar tabac du quartier, et qui tuent les enfants de la cité ; lui, il parlera, puisque « les flics s’en foutent. Les imams s’en battent les couilles, les parents ne bougent pas. Ou alors discrètement. Les autorités oublient.» Pour répéter, Marie-Thé, qui essaye de mettre les enfants au théâtre (une mission presque impossible) et Fidélie, la « petite remplaçante » qui s’obstine à les faire écrire (en dépit du mépris de ses collègues), leur confient les clés de la Maison Pour Tous.

Sans misérabilisme outrancier, avec nombre de nuances, Jocelyne Sauvard donne vie à des personnages certes démunis, mais pour qui le langage reste la dernière chose qu’ils peuvent encore s’approprier – une langue colorée et sauvage, vivante et mouvante, forcément, dont on admire l’inventivité et le tempo à travers les monologues un peu chaotiques de Momo, qui déborde de ressentiment et de générosité, de fougue et de naïveté – à l’image de son existence à la fois drôle et pathétique. « Le rap ça vient de loin. De partout. Faut pas s’imaginer que c’est sorti à New York des gars à casquettes. Ça a poussé son premier cri au temps de Roland et de son épée (…) Le rap ça voyage du bout des temps au bout d’ici. » explique le garçon qui se rêve en justicier quand la notion même de justice (sociale et judiciaire) semble avoir été gommée, et qui veut embrasser la vie avec ardeur tandis que d'autres nient son simple droit à l'existence. On repense entre autres à certains jeunes personnages créés par Christophe Bouquerel dans son tout récent roman (La boîte à orages, Editions du Panama, 2007), les seuls encore capable de rêver à un avenir, hors du monde sclérosé des adultes qui les entourent.

La poésie urbaine de Jocelyne Sauvard regorge de belles trouvailles et c’est avec une rare empathie qu’elle nous emmène dans l’univers désordonné de ses deux anti-héros, de stages précaires en errances désenchantées, et tandis que Momo se laisse porter par ses rêves de gloire éphémère, Aimé se montre plus lucide et sans illusions sur ce qu’on lui réserve – « L’avenir, les rêves ? Je ne me vois même pas à vingt ans. » confesse-t-il, trop abîmé par un passé qu’il ne parvient pas à effacer de sa jeune mémoire.

Par le biais de quelques épisodes bien choisis et de personnages attachants, ce roman tragi-comique décrit avec une grande acuité, sans angélisme ni démagogie, le malaise d’une jeunesse à l’abandon, malmenée dès l’enfance par la société des adultes ; un récit introspectif et poignant, loin des clichés véhiculés par les médias et les jugements à l’emporte-pièce de certains politiques, qui donne à voir une jeunesse fragile, tout comme dans Ouragans, dont les blessures (irréparable dans le cas de Momo) restent longtemps en tête.

B. Longre
(février 2007)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

 

 

Entretien avec Jocelyne Sauvard

"Il faut que ma lectrice, mon lecteur soit libre de penser sans surlignage, il est assez grand pour ce faire, quel que soit son âge, il peut aussi avoir envie d’écrire dans les blancs sa propre histoire."

Dramaturge, auteure pour tous, nouvelliste, journaliste et critique de théâtre, touche-à-tout et poète, Jocelyne Sauvard écrit et refuse de se taire - à l'image de son héros Momo. Elle nous parle avec intensité de ses influences, de son goût pour le langage vivant, des moteurs de son écriture et des odieuses réalités qu'elle a su retranscrire dans son dernier roman.

L’inventivité langagière et poétique des raps, slams et poèmes est frappante – d’où avez-vous tiré votre inspiration ?
La question la plus difficile… Les « dits » et autres slams sont en alexandrins ou en octosyllabes, et la musique sous-tend le tout. L’inspiration vient des thèmes abordés par la jeunesse dans ces « messages » qu’elle délivre volontiers, à travers le raps, et qui, selon moi, sont d’essence très ancienne. Ils remontent à la chanson de geste, aux troubadours, aux griots… En prenant le temps on pourrait aller jusqu’à l’Inde et sa Bhagavad Gita, pourquoi pas ; raconter les hauts faits des hommes d’honneur s’est pratiqué toujours. Cette inspiration poétique remonte à l’enfance ; j’ai été bercée par Prévert, Hugo, dans la petite enfance, puis Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, en famille, puis en solitaire, parallèlement, avant le CM2 par l’intermédiaire de Léo Ferré, en disque, sur les ondes, en récitals. Ensuite je suis allée voir dans les autres cultures. Entre-temps, je me suis laissée guider par la littérature du Moyen-Âge, que j’aime depuis le collège et lis toujours, enfin je suis allée regarder ces fameux dits d’un peu plus près, du côté de New York, y compris les dirty raps ; dès les années 91-93 j’ai mené quelques ateliers et me suis intéressée à la culture urbaine, celle des jeunes, des graffeurs et autres artistes qui convoque l’ancien et l’actuel sur les murs, celle des rappeurs tels que IAM, Joey Starr et tant d’ autres, particulièrement les Afro-américains.
Et plus récemment, j’ai travaillé avec des rappeurs professionnels à Laval. Après avoir aidé à faire éclore un projet artistique, j’ai ébauché les premières lignes d’un spectacle vivant à la fois dramatique, chorégraphique et musical, encore dans les limbes.

Et pour la langue de certains personnages ?
Pour le langage j’ai écouté un peu et beaucoup retranscrit, réécrit. Quant à la langue familiale de Momo, n’avons-nous pas tous plusieurs langues ? La langue maternelle, celle qu’on pratique en famille, entre amis, au travail, en représentation officielle, avec les enfants, la personne aimée, et tant d’autres dont on use avec les animaux etc. Je ne me suis jamais privée de pratiquer toutes ces langues. En famille on s’amusait beaucoup, actuellement on s’amuse toujours, j’ai donc pris plaisir à créer la langue de Martine, faite de mots du terroir et d’ailleurs, d’inventions, de cuirs, et de son talent particulier…

Avez-vous rencontré des Momo ou sort-il tout droit de votre imagination ?
Les jeunes des cités, je les ai approchés, souvent. Aux Ulis, Chilly-Mazarin, ici et là. Je les avais aidés à fourbir leurs rimes, à veiller à ce que sens et rythme coïncident, à compter les pieds des vers, à clarifier les messages.
Ces jeunes en atelier de rap m’avaient dit des choses. Ils avaient décrit les agissements de la police, encline à les contrôler sans cesse, à oublier les dealers ayant pignon sur rue ou table attitrée au bistrot du coin. J’avais rencontré d’autres jeunes dans le cadre d’ateliers d’écriture, de festivals. J’avais pu constater combien la banlieue était fraîche et créatrice, la jeunesse inventive, et comme elle dansait dans les nombreuses salles qui lui étaient réservées, quand celles-ci étaient ouvertes. Rien à voir avec ce qu’on murmurait déjà sur les cités.
C’est donc de ces immersions qu’est né Momo, le rappeur qui a tous les poètes dans la tête et qui vit ici et maintenant. Momo est un "jeune" mais c'est un homme. Et ses textes, alertes au départ et joyeusement autobiographiques, sortes de confessions, comme il se doit ( et que pratique avec bonheur, Abd El Malik, vu hier sur les plateaux de télévision) vont aller au fur et à mesure que le délai qui lui est imparti se réduit - seulement sept jours et sept nuits - vers la délivrance d'un message de vie et surtout de mort, rejoignant ainsi les mythes qui me sont chers, les grands contes d'amour et de mort.

Et Aimé ?
Lui aussi a des racines ; plus profondes encore. Quand le personnage dit « nous deux ma psy c’était spécial ; enfin c’était pas une vraie psy : elle se faisait pas payer ; et j’allais même en vacances chez elle, mais l’institution l’a lourdée en lousdé parce qu’avec elle on volait plus et que le soir elle nous racontait des histoires, alors on dormait bien… », il n’est pas loin, ce cher être de fiction, d’un certain gamin de chair et d’angoisses, pointant une réalité plus ancienne mais jamais oubliée. Au cours d’une mission bénévole, j’ai partagé les heurts et bonheurs de thérapeutes, au sein d’un institut, un lieu de vie. Mais vrai, comme dit Rimbaud, toute lune est atroce et tout soleil amer, qu’on me permette d’ajouter : toute expérience recèle un brin de créativité, toute injustice inscrite dans le cœur permet de la transfigurer et … d’écrire un roman.

Hormis les deux narrateurs, quel personnage vous touche le plus dans le roman ?
Martine. Je suis très attachée à ce personnage, sa rondeur, sa générosité, sa fantaisie. Il existe une version très courte, Impasse des anges, bourse CNL 93, publiée par Syros fin 94, nominée à Brive prix 11-17 (je n’en avais pas été informée et n’étais pas présente), une fois le livre épuisé, quel bonheur de reprendre les personnages esquissés, cette fois pour un lectorat adulte, de retrouver, développer Martine ! J’avais réellement senti du chagrin à la quitter. Une vraie tristesse. Et je n’ai jamais pu aller voir ce qui se passait en elle après la bavure.

Des jeunes me disent « c’est cruel madame, pourquoi avoir écrit cette fin? J’ai pleuré. » Je dis moi aussi j’ai pleuré à constater que ces choses existent c’est pourquoi il faut les écrire.

Pensez-vous que l’on puisse vous accuser d’avoir caricaturé certains protagonistes (la police par exemple) ?
Non, parce que la partie commissariat est rigoureusement vraie, elle m’a été restituée par un jeune garçon, présent lors de l’arrestation du jeune Makomé, bavure d’avril 1993, qui m’a bouleversée, inutile d’insister.
La réalité est si sombre que pour la rendre plausible nous devons la tamiser. (A ce propos l’un des personnages dit que cette remarque lui a attiré une sale note, c’est la pure vérité - c’est mon fils qui en faisait la réponse avec une évidence et une grande bonne foi d’enfant ainsi qu’un grand souci de précision, à son professeur qui l’interrogeait sur réalité et fiction. C’est même lui qui s’est ramassé la sale note, dans l’un de ces grands établissements parisiens classés au box-office, la bonne réponse étant selon le professeur « les auteurs exagèrent toujours la réalité.») Bien entendu il avait raison. On tamise. Même si toute bonne littérature fuit les bonnes idées et aime la transgression, l’insoutenable, parfois, on le tait. Ou alors on le suggère. Je n’aime pas la littérature clinique. Il faut que ma lectrice, mon lecteur soit libre de penser sans surlignage, il est assez grand pour ce faire, quel que soit son âge, il peut aussi avoir envie d’écrire dans les blancs sa propre histoire. J’ai toujours fait ça, y compris au cinéma, c’est ce qui, pour moi, donne du goût à un texte, à un film, c’est ce qui fait qu’on relit avec ce sentiment de complétude. Un peu comme si l’on prenait un quartier de mandarine, un jour de soif, et que ce quartier vous évoque aussitôt la promenade le long de la plage bordée de caisses en bois d’où émergent les arbustes et leurs parfums respirés voilà longtemps un jour de soleil et de marche.
Et puis si l’on se réfère à des articles objectifs sur les bavures, hélas, on ne peut que constater la justesse des faits et des paroles.
Pour la scène des flics, de l’hôpital Bichat et du commissariat, qui est relatée par l’un des personnages, tel le récit de Théramène, j’étais présente ! Cela se passait au commissariat de Saint-Ouen puis à Bichat, puis à l’Hôtel Dieu etc. parcours authentique et classique genre boomerang d’une plainte pour coups et blessures, évidemment tombée à l’eau. Un intermède entre adultes tout ce qu’il y a d’honorables et néanmoins agressés et pissant le sang. Les injonctions de la police rapportées dans le dialogue sont restées gravées comme on le dit pour un CD. Je ne sais pourquoi mots, histoires, bribes d’écritures ne peuvent s’effacer de cette fine galette qui tourne et s’appelle mémoire.

Le roman est-il, selon vous, davantage destiné à un lectorat adolescent ? Quelle est votre position à ce sujet ?
C’est un roman adulte, c'est-à-dire un roman tout court, lu aussi par la jeunesse. J’ai des mails et des témoignages d’adolescents d’Aulnay et d’ailleurs qui semblent se reconnaître et s’accrocher aux personnages. J’ai fait quelques lectures publiques : je m’arrête avant la fin ; les yeux brillent et je ne vais pas pouvoir supporter d’y voir trop de brillance. Les lectures déclenchent des émotions violentes chez la jeunesse … après ils ne se le pardonnent pas.
Sur Feux, des témoignages de lectrices, auteurs, enseignants, libraires, bibliothécaires… enfin de lecteurs me parviennent, notamment depuis le Festival de Montigny-les-cormeilles, un exemplaire, me dit-on, a même été acquis par une bibliothèque réservée à la police. J’ai été reçue par une dynastie de femmes dont l’aînée, la grand-mère, 82 ans, pleurait et riait aux crépitements des Feux, les mêmes qu’elle avait vu naître non loin de son lotissement de villas roses, qui n’était pas sans lui rappeler, dit-elle, la Maison pour tous de l’impasse des Anges.

Pour cette histoire, vous avez choisi d’écrire un roman et non une pièce – comment ce choix s’est-il imposé à vous ?
Incapable de répondre. Il s’est imposé ; c’était un roman. Ceci posé, j’en ai fait aussi une pièce, version plus courte (La grande nuit, publiée dans Pièces juste noires au Bruit des autres) un scénario non encore monté, une dramatique qui a plu mais a effrayé à l’époque où je l’ai envoyée à France Culture en 96, version plus jeune et plus brève. Il faudrait que je récidive avec une version dramatique de Feux, il est rare ces temps-ci que l’on ait une réponse.

Enfin, quand les éditions Baleine ont publié en 98-99 La nuit du rappeur, sous la houlette amie de Jean-Jacques Reboux (le directeur de collection) et D'Alex à Lise, sous celle d'Antoine de Kerversau (l'éditeur), Charles Gassot a demandé à me rencontrer en vue de me commander un scénario. Un synopsis détaillé, un traitement de texte, ont fait l'objet d'un contrat entre la maison de production et moi. Hasard? Pas tout à fait, je raffole depuis toujours des comédies musicales à l'américaine et, tendue vers la rampe en méditais une depuis quelques mois. J'ai donc écrit avec un plaisir avoué la trame d'une comédie musicale originale, sans aucun rapport avec l'intrigue qui est au coeur de la geste de Momo et Aimé, la bavure, ni celle d'Alex et Lise, l'amour fou, mais qui s'appuie, néanmoins, sur le rap et l'art urbain. Le scénario n'a pas vu le jour comme cela arrive souvent mais la comédie musicale avec ses lyriques rimés, ses reflets venus des grands mythes, et ses enjeux serrés d'aujourd'hui et ici, existe bel et bien, et, pour l'heure, tire sa flemme dans le ventre de mon ordinateur. (Serge Brussolo, qui me publiait voilà quelque temps au Masque/JC Lattès, dans sa collection littérature noire, me demandait toujours en riant quand je lui apportais un nouveau manuscrit combien d'autres cartons j'avais.)
Il est vrai que je travaille par couches successives et poursuis un thème, non pas à l’infini mais avec peut-être avec une certaine ténacité, qui me fait le regarder sous différents éclairages. Mes éditeurs en savent quelque chose, qui doivent m’arracher des mains le troisième jeu d’épreuves. Aussitôt publié, lu, le livre (l’article, hélas, vous le savez aussi) m’apparaît dans sa nudité, que je voudrais pouvoir couvrir, même légèrement, mais un peu, enfin !

Plus généralement, écrire pour le théâtre s’inscrit-il pour vous dans une démarche bien différente de celle qui préside à l’écriture d’un roman ?
Complètement. Encore une fois je ne peux rien ajouter. Ça parle ou ça écrit. Cela naît ainsi dans ma tête. La première version. Ensuite, parfois j’ai envie de travailler la pâte autrement, ou bien je vois la scène et le glissement se fait, alors j’écris tout pour l’œil ou tout pour l’oreille. J’ai plusieurs versions de ce que je publie. Il existe pour D’Alex à Lise, et Brûlures, une version « nouvelle » et même une version rimée, des versions romans, il y en a deux ou trois, bien évidemment non publiées, et j’ai même dû griffonner quelque part une bribe de scène dialoguée, dont une cerne un certain Aimé. Je me souviens qu’en cadeau des élèves du Lycée George Sand à La Châtre m’avaient donné une courte adaptation dialoguée, d’autres des acrostiches, d’autres des tags, des affiches, des lettres, des calligrammes, des à la manière de, inspirés par le roman, le tout sous la houlette de Mme Lécrivain, leur professeur. Ceci fait partie des « récompenses » après la solitude de l’écriture et la douleur à écrire ce qui fait mal. Douceur. Bonheur même, mot qui semble banni. Y compris du paysage littéraire, c’est même parfois une contre-indication à certaines publications. Et pourtant, comme dirait Galilée, il tourne.

Même s'ils se déroulent dans des lieux et à des époques différentes, il y a certainement des liens sous-jacents entre une pièce comme Mousson Blues et Feux... ?

J'écris, comme vous le savez sur l'Asie, Le Vietnam d'aujourd'hui, l'Indochine d'hier, également sur la colonisation, les blessures, l'oubli, les cicatrices lentes à guérir, et ce, non depuis ce matin ou tout à l'heure, mais depuis le XXeme siècle(!) 1988, voire avant, ou après. Même si c'était in a secret way, en tout cas, confidentiel, je parle de la couverture médiatique. Y compris dans mes livres pour la jeunesse que j'ai eu tant de mal à voir éclore (première édition 1993). Parce qu'ils montraient des enfants d’ici mais venus de tous les horizons. Parce que même mes contes, publiés ensuite en P'tit fantastique par Jack Chaboud chez Magnard, évoquaient, au beau milieu d'une aventure délicieuse, l'île de Gorée et sa triste maison d'esclaves. Parce que mes articles, même les portraits dans la presse féminine à gros tirage faisaient de même, mes émissions de radio itou mais là c'était bien accueilli. Enfin, disons que je mélangeais les fils sans faire un tissage angélique dans lequel tout était "métis donc une richesse supplémentaire et sans nuages" comme le veut la "vérité admise" mais une richesse avec nuages, comme je le vois, et l'analyse et le sens, peut-être cela vient-il de l'intérieur. A ce propos, Françoise Mateu chez Syros, puis au Seuil, ainsi que Caroline Drouault m'ont permis de m'exprimer, depuis longtemps, et tout récemment encore en publiant Lettres d'Afrique, Ouragans. Et Serge Brussolo et Didier Imbot en publiant Les hautes lumières, Christian Rullier et Benoît Peeters en publiant Mousson Blues, pour ne citer que des publications qui sont loin d'avoir perdu leurs dents de lait, mais, pour en revenir à Feux, voilà ce qui m'animait. J'ai parlé plus haut des banlieues et des ateliers pour la jeunesse, mais il faut préciser que j’ai dirigé aussi des ateliers pour les enseignants, les bibliothécaires, les travailleurs sociaux, les scénaristes, les étudiants, les gens privés d'emploi, du droit de vote, ou au contraire en pleine activité, chercheurs, artistes... j'ai donc vu les villes et leurs couronnes, ici, là, ailleurs, très loin, tout près. J'ai tiré quelques sonnettes d'alarme, remis des rapports, bien sûr aux institutions, associations, ministères qui me faisaient confiance et qui ont pris la peine de prendre en compte, répondre, publier etc. mais aussi à quelques ministres et Autorités. Certains ont répondu, d'autres ont fait mieux, ils ont repris mes termes (en les débarrassant toutefois des guillemets ou de l'italique réservés jusqu'alors aux citations, sans doute jugés "pas très tendance").
Au cours de ces missions qui me permettaient d'aller vers les autres j'ai donc noté des "choses", pris des pouls. Et constaté comment va le monde dans l'Hexagone depuis l'an 2000. En 7 ans un énorme changement. Un cataclysme. Inutile d'énumérer ce que chacun sait. Puis j'ai remarqué qu'un affleurement miraculeux se faisait. Transformé en afflux génial. Enfin on publiait, on imprimait, on diffusait des essais, des paroles, des colloques, des dossiers : toute une réflexion sur le passé, la mémoire des "colonies", les "oubliés de l'histoire", l’Algérie, le fameux 17 octobre 1961, l'esclavage, pour ne citer que quelques uns des thèmes auxquels il fallait bien finir par se colleter. A l'automne 2005 une semaine entière fut consacrée aux blessures de la colonisation, j'ai adressé quelques messages à quelques confrères (je parle cette fois des journalistes travaillant dans les médias les plus assis) demandant qu'on évoque aussi ce pan de l'histoire oubliée, l'Indochine, lesquels messages furent laissés lettres mortes.
A ma connaissance, je peux évidemment me tromper, on a peu parlé à ce moment là de l'après Indochine, des Jauniers, et de ceux, qui descendants de la première, deuxième, troisième génération et fondus dans notre tissu social viennent du pays de la soie (et du riz). Très peu ou pas de ce métissage-là. Idem lors des "événements des banlieues". Mais Feux, mortelle rapsodie, m'a permis de réparer cet oubli. En ombre (dire chinoise serait inexact), alors en ombre grisée, un personnage apparaît, Pierre Martin bac + 4, "une bête en informatique, comme dit Momo, tronche, passeport, patronyme, présentation corrects car bleu blanc rouge, mais petit boulot, enfin déclassé ! " Il en est stupéfait le rappeur. Mais, t'oublies, oeil pas réglementaire ! Lui rétorque Pierre Martin, car étiré !" ; " Mais, CV sans photos, mémoire de l'histoire et des oubliés, respect obligatoire même moi je suis au courant !" Il en bafouille Momo, tellement ça le sèche. Et aigralité des chances ! s’étonne Aimé. "Peut-être, mais grand -père a fait l'indo côté qui fâche, tu captes, répond Pierre, alors silence radio ". Pas à moi de juger, encore moins de démontrer, le personnage dit et garde ce qu'il veut, "il mène sa vie" pour employer l'expression pointée par Proust, moi ça va me va.
Un silence, un blanc, une rature, quelques phrases laconiques, un Post scriptum, une pirouette, c'est peut-être là que se niche l’écriture d’un roman. Dans la réalité, c'est peut-être le lieu où s’ouvrent, où cicatrisent les entailles. En tout cas, voilà ce que Monde global a permis de publier, preuve s'il en fallait, qu'il ouvre vraiment au fourmillement des idées.

Justement, comment avez-vous découvert les Editions Monde Global ? Et quelles sont vos affinités avec cette jeune maison ?
Cette jeune maison d’édition est une maison amie et solaire. Nous nous sommes rencontrés avec Dieudonné Gnammankou à la fête de l’Huma, l’automne dernier, c’est Christian Epanya qui m’a dit « il faut absolument que vous connaissiez cette maison d’édition ! » J’ai apprécié le catalogue, les titres. L’éditeur, historien, chercheur, et la qualité de sa démarche. Le nom Monde global m’a paru rejoindre un rêve, celui des citoyen(n)es du monde. Enfin plus que tout, le fait qu’il y ait «quelqu’un» de présent au téléphone, par mail, ou à la maison d’édition. Feux, mortelle rapsodie était prévu ailleurs mais il m’a semblé que sa place était au Monde Global. J’ai quelques autres textes pour lesquels je pense la même chose.

 

propos recueillis pas B. Longre (février 2006)

 

 

 

Jean Jacques Reboux a créé l'an dernier les éditions Après la lune et publie, entre autres, le 15 de ce mois de mars Chômeurs, qu'attendez-vous pour disparaître ?, une somme collective sur les aléas et parcours d'obstacles des Privés d'emploi (à laquelle Jocelyne Sauvard participe brièvement dans la partie "Fiction" avec "L'extrême précarité de M. Toutmonde", en version courte.)

www.jocelynesauvard.fr

www.theatre-contemporain.net/auteurs/bio-auteur.php?id=1416

lire aussi
Ouragans - Seuil, 2006
Mousson blues - Les Impressions Nouvelles, Théâtre, 2005

www.mondeglobal.com

Brève présentation de la maison d'édition

   
   
   
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