Ni
anges ni diables.
La parole est
donnée à Momo, petit rappeur illettré et admirateur
de Rimbaud, qui attend « la grande nuit »,
celle de son « rap flamboyant » et de son triomphe
sur scène, en compagnie de son ami Aimé, habitué
des foyers et des familles d’accueil. Tous deux, élèves
en « classe poubelle », prennent tour à tour
le récit en main, déroulant quelques scènes
d’un quotidien terne, dans un décor tout aussi sinistre
– une cité sans âme, du béton et des tours,
« la ZI, la ZEP, la ZUP, la ZAC et la MPT »
– mais amplement réaliste. Momo, grand noir de 16 ans,
vit avec sa mère Martine et ses cinq petits frères
dans la tour des Eglantines, un lieu où Aimé apprécie
de pouvoir passer quelques soirées, où la chaleureuse
(et très endettée) Martine l’accueille sans
faire de manières.
Aimé s’inquiète un peu pour le concert à
venir, il sent bien que Momo en fait un peu trop et cherche à
jouer avec le feu – ce dernier ne le dit à personne,
mais il a décidé qu’il ne pouvait plus se taire
: il hurlera et scandera la vérité, parlera enfin
des dealers qui ont installé leur QG au bar tabac du quartier,
et qui tuent les enfants de la cité ; lui, il parlera, puisque
« les flics s’en foutent. Les imams s’en battent
les couilles, les parents ne bougent pas. Ou alors discrètement.
Les autorités oublient.» Pour répéter,
Marie-Thé, qui essaye de mettre les enfants au théâtre
(une mission presque impossible) et Fidélie, la «
petite remplaçante » qui s’obstine à
les faire écrire (en dépit du mépris de ses
collègues), leur confient les clés de la Maison Pour
Tous.
Sans misérabilisme
outrancier, avec nombre de nuances, Jocelyne Sauvard donne vie à
des personnages certes démunis, mais pour qui le langage
reste la dernière chose qu’ils peuvent encore s’approprier
– une langue colorée et sauvage, vivante et mouvante,
forcément, dont on admire l’inventivité et le
tempo à travers les monologues un peu chaotiques de Momo,
qui déborde de ressentiment et de générosité,
de fougue et de naïveté – à l’image
de son existence à la fois drôle et pathétique.
« Le rap ça vient de loin. De partout. Faut pas
s’imaginer que c’est sorti à New York des gars
à casquettes. Ça a poussé son premier cri au
temps de Roland et de son épée (…) Le rap ça
voyage du bout des temps au bout d’ici. » explique
le garçon qui se rêve en justicier quand la notion
même de justice (sociale et judiciaire) semble avoir été
gommée, et qui veut embrasser la vie avec ardeur tandis que
d'autres nient son simple droit à l'existence. On repense
entre autres à certains jeunes personnages créés
par Christophe Bouquerel dans son tout récent roman (La
boîte à orages, Editions du Panama, 2007),
les seuls encore capable de rêver à un avenir, hors
du monde sclérosé des adultes qui les entourent.
La poésie
urbaine de Jocelyne Sauvard regorge de belles trouvailles et c’est
avec une rare empathie qu’elle nous emmène dans l’univers
désordonné de ses deux anti-héros, de stages
précaires en errances désenchantées, et tandis
que Momo se laisse porter par ses rêves de gloire éphémère,
Aimé se montre plus lucide et sans illusions sur ce qu’on
lui réserve – « L’avenir, les rêves
? Je ne me vois même pas à vingt ans. »
confesse-t-il, trop abîmé par un passé qu’il
ne parvient pas à effacer de sa jeune mémoire.
 |
Par
le biais de quelques épisodes bien choisis et de personnages
attachants, ce roman tragi-comique décrit avec une
grande acuité, sans angélisme ni démagogie,
le malaise d’une jeunesse à l’abandon,
malmenée dès l’enfance par la société
des adultes ; un récit introspectif et poignant, loin
des clichés véhiculés par les médias
et les jugements à l’emporte-pièce de
certains politiques, qui donne à voir une jeunesse
fragile, tout comme dans Ouragans,
dont les blessures (irréparable dans le cas de Momo)
restent longtemps en tête.
B.
Longre
(février 2007) |
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Entretien
avec Jocelyne Sauvard
 |
"Il
faut que ma lectrice, mon lecteur soit libre de penser sans
surlignage, il est assez grand pour ce faire, quel que soit
son âge, il peut aussi avoir envie d’écrire
dans les blancs sa propre histoire."
Dramaturge,
auteure pour tous, nouvelliste, journaliste et critique de
théâtre, touche-à-tout et poète,
Jocelyne Sauvard écrit et refuse de se taire - à
l'image de son héros Momo. Elle nous parle avec intensité
de ses influences, de son goût pour le langage vivant,
des moteurs de son écriture et des odieuses réalités
qu'elle a su retranscrire dans son dernier roman. |
L’inventivité
langagière et poétique des raps, slams et poèmes
est frappante – d’où avez-vous tiré
votre inspiration ?
La
question la plus difficile… Les « dits » et
autres slams sont en alexandrins ou en octosyllabes, et la musique
sous-tend le tout. L’inspiration vient des thèmes
abordés par la jeunesse dans ces « messages »
qu’elle délivre volontiers, à travers le raps,
et qui, selon moi, sont d’essence très ancienne.
Ils remontent à la chanson de geste, aux troubadours, aux
griots… En prenant le temps on pourrait aller jusqu’à
l’Inde et sa Bhagavad Gita, pourquoi pas ; raconter les
hauts faits des hommes d’honneur s’est pratiqué
toujours. Cette inspiration poétique remonte à l’enfance
; j’ai été bercée par Prévert,
Hugo, dans la petite enfance, puis Verlaine, Rimbaud, Baudelaire,
en famille, puis en solitaire, parallèlement, avant le
CM2 par l’intermédiaire de Léo Ferré,
en disque, sur les ondes, en récitals. Ensuite je suis
allée voir dans les autres cultures. Entre-temps, je me
suis laissée guider par la littérature du Moyen-Âge,
que j’aime depuis le collège et lis toujours, enfin
je suis allée regarder ces fameux dits d’un peu plus
près, du côté de New York, y compris les dirty
raps ; dès les années 91-93 j’ai mené
quelques ateliers et me suis intéressée à
la culture urbaine, celle des jeunes, des graffeurs et autres
artistes qui convoque l’ancien et l’actuel sur les
murs, celle des rappeurs tels que IAM, Joey Starr et tant d’
autres, particulièrement les Afro-américains.
Et plus récemment, j’ai travaillé avec des
rappeurs professionnels à Laval. Après avoir aidé
à faire éclore un projet artistique, j’ai
ébauché les premières lignes d’un spectacle
vivant à la fois dramatique, chorégraphique et musical,
encore dans les limbes.
Et
pour la langue de certains personnages ?
Pour le langage j’ai écouté un peu et beaucoup
retranscrit, réécrit. Quant à la langue familiale
de Momo, n’avons-nous pas tous plusieurs langues ? La langue
maternelle, celle qu’on pratique en famille, entre amis,
au travail, en représentation officielle, avec les enfants,
la personne aimée, et tant d’autres dont on use avec
les animaux etc. Je ne me suis jamais privée de pratiquer
toutes ces langues. En famille on s’amusait beaucoup, actuellement
on s’amuse toujours, j’ai donc pris plaisir à
créer la langue de Martine, faite de mots du terroir et
d’ailleurs, d’inventions, de cuirs, et de son talent
particulier…
Avez-vous
rencontré des Momo ou sort-il tout droit de votre imagination
?
Les jeunes des cités, je les ai approchés, souvent.
Aux Ulis, Chilly-Mazarin, ici et là. Je les avais aidés
à fourbir leurs rimes, à veiller à ce que
sens et rythme coïncident, à compter les pieds des
vers, à clarifier les messages.
Ces jeunes en atelier de rap m’avaient dit des choses. Ils
avaient décrit les agissements de la police, encline à
les contrôler sans cesse, à oublier les dealers ayant
pignon sur rue ou table attitrée au bistrot du coin. J’avais
rencontré d’autres jeunes dans le cadre d’ateliers
d’écriture, de festivals. J’avais pu constater
combien la banlieue était fraîche et créatrice,
la jeunesse inventive, et comme elle dansait dans les nombreuses
salles qui lui étaient réservées, quand celles-ci
étaient ouvertes. Rien à voir avec ce qu’on
murmurait déjà sur les cités.
C’est donc de ces immersions qu’est né Momo,
le rappeur qui a tous les poètes dans la tête et
qui vit ici et maintenant. Momo est un "jeune" mais
c'est un homme. Et ses textes, alertes au départ et joyeusement
autobiographiques, sortes de confessions, comme il se doit ( et
que pratique avec bonheur, Abd El Malik, vu hier sur les plateaux
de télévision) vont aller au fur et à mesure
que le délai qui lui est imparti se réduit - seulement
sept jours et sept nuits - vers la délivrance d'un message
de vie et surtout de mort, rejoignant ainsi les mythes qui me
sont chers, les grands contes d'amour et de mort.
Et
Aimé ?
Lui aussi a des racines ; plus profondes encore.
Quand le personnage dit « nous deux ma psy c’était
spécial ; enfin c’était pas une vraie psy
: elle se faisait pas payer ; et j’allais même en
vacances chez elle, mais l’institution l’a lourdée
en lousdé parce qu’avec elle on volait plus et que
le soir elle nous racontait des histoires, alors on dormait bien…
», il n’est pas loin, ce cher être de fiction,
d’un certain gamin de chair et d’angoisses, pointant
une réalité plus ancienne mais jamais oubliée.
Au cours d’une mission bénévole, j’ai
partagé les heurts et bonheurs de thérapeutes, au
sein d’un institut, un lieu de vie. Mais vrai, comme dit
Rimbaud, toute lune est atroce et tout soleil amer, qu’on
me permette d’ajouter : toute expérience recèle
un brin de créativité, toute injustice inscrite
dans le cœur permet de la transfigurer et … d’écrire
un roman.
 |
Hormis
les deux narrateurs, quel personnage vous touche le plus
dans le roman ?
Martine. Je suis très attachée à ce
personnage, sa rondeur, sa générosité,
sa fantaisie. Il existe une version très courte,
Impasse des anges, bourse CNL
93, publiée par Syros fin 94, nominée à
Brive prix 11-17 (je n’en avais pas été
informée et n’étais pas présente),
une fois le livre épuisé, quel bonheur de
reprendre les personnages esquissés, cette fois pour
un lectorat adulte, de retrouver, développer Martine
! J’avais réellement senti du chagrin à
la quitter. Une vraie tristesse. Et je n’ai jamais
pu aller voir ce qui se passait en elle après la
bavure.
|
Des jeunes
me disent « c’est cruel madame, pourquoi avoir
écrit cette fin? J’ai pleuré. »
Je dis moi aussi j’ai pleuré à constater que
ces choses existent c’est pourquoi il faut les écrire.
Pensez-vous
que l’on puisse vous accuser d’avoir caricaturé
certains protagonistes (la police par exemple) ?
Non, parce que la partie commissariat est rigoureusement vraie,
elle m’a été restituée par un jeune
garçon, présent lors de l’arrestation du jeune
Makomé, bavure d’avril 1993, qui m’a bouleversée,
inutile d’insister.
La réalité est si sombre que pour la rendre plausible
nous devons la tamiser. (A ce propos l’un des personnages
dit que cette remarque lui a attiré une sale note, c’est
la pure vérité - c’est mon fils qui en faisait
la réponse avec une évidence et une grande bonne
foi d’enfant ainsi qu’un grand souci de précision,
à son professeur qui l’interrogeait sur réalité
et fiction. C’est même lui qui s’est ramassé
la sale note, dans l’un de ces grands établissements
parisiens classés au box-office, la bonne réponse
étant selon le professeur « les auteurs exagèrent
toujours la réalité.») Bien entendu il avait
raison. On tamise. Même si toute bonne littérature
fuit les bonnes idées et aime la transgression, l’insoutenable,
parfois, on le tait. Ou alors on le suggère. Je n’aime
pas la littérature clinique. Il faut que ma lectrice, mon
lecteur soit libre de penser sans surlignage, il est assez grand
pour ce faire, quel que soit son âge, il peut aussi avoir
envie d’écrire dans les blancs sa propre histoire.
J’ai toujours fait ça, y compris au cinéma,
c’est ce qui, pour moi, donne du goût à un
texte, à un film, c’est ce qui fait qu’on relit
avec ce sentiment de complétude. Un peu comme si l’on
prenait un quartier de mandarine, un jour de soif, et que ce quartier
vous évoque aussitôt la promenade le long de la plage
bordée de caisses en bois d’où émergent
les arbustes et leurs parfums respirés voilà longtemps
un jour de soleil et de marche.
Et puis si l’on se réfère à des articles
objectifs sur les bavures, hélas, on ne peut que constater
la justesse des faits et des paroles.
Pour la scène des flics, de l’hôpital Bichat
et du commissariat, qui est relatée par l’un des
personnages, tel le récit de Théramène, j’étais
présente ! Cela se passait au commissariat de Saint-Ouen
puis à Bichat, puis à l’Hôtel Dieu etc.
parcours authentique et classique genre boomerang d’une
plainte pour coups et blessures, évidemment tombée
à l’eau. Un intermède entre adultes tout ce
qu’il y a d’honorables et néanmoins agressés
et pissant le sang. Les injonctions de la police rapportées
dans le dialogue sont restées gravées comme on le
dit pour un CD. Je ne sais pourquoi mots, histoires, bribes d’écritures
ne peuvent s’effacer de cette fine galette qui tourne et
s’appelle mémoire.
Le
roman est-il, selon vous, davantage destiné à un
lectorat adolescent ? Quelle est votre position à ce sujet
?
C’est un roman adulte, c'est-à-dire un roman tout
court, lu aussi par la jeunesse. J’ai des mails et des témoignages
d’adolescents d’Aulnay et d’ailleurs qui semblent
se reconnaître et s’accrocher aux personnages. J’ai
fait quelques lectures publiques : je m’arrête avant
la fin ; les yeux brillent et je ne vais pas pouvoir supporter
d’y voir trop de brillance. Les lectures déclenchent
des émotions violentes chez la jeunesse … après
ils ne se le pardonnent pas.
Sur Feux, des témoignages de
lectrices, auteurs, enseignants, libraires, bibliothécaires…
enfin de lecteurs me parviennent, notamment depuis le Festival
de Montigny-les-cormeilles, un exemplaire, me dit-on, a même
été acquis par une bibliothèque réservée
à la police. J’ai été reçue
par une dynastie de femmes dont l’aînée, la
grand-mère, 82 ans, pleurait et riait aux crépitements
des Feux, les mêmes qu’elle avait vu naître
non loin de son lotissement de villas roses, qui n’était
pas sans lui rappeler, dit-elle, la Maison pour tous de l’impasse
des Anges.
 |
Pour
cette histoire, vous avez choisi d’écrire un
roman et non une pièce – comment ce choix s’est-il
imposé à vous ?
Incapable de répondre. Il s’est imposé
; c’était un roman. Ceci posé, j’en
ai fait aussi une pièce, version plus courte (La
grande nuit, publiée dans Pièces
juste noires au Bruit des autres) un scénario
non encore monté, une dramatique qui a plu mais a
effrayé à l’époque où
je l’ai envoyée à France Culture en
96, version plus jeune et plus brève. Il faudrait
que je récidive avec une version dramatique de Feux,
il est rare ces temps-ci que l’on ait une réponse. |
Enfin, quand
les éditions Baleine ont publié en 98-99 La
nuit du rappeur, sous la houlette amie de Jean-Jacques
Reboux (le directeur de collection) et D'Alex
à Lise, sous celle d'Antoine de Kerversau
(l'éditeur), Charles Gassot a demandé à me
rencontrer en vue de me commander un scénario. Un synopsis
détaillé, un traitement de texte, ont fait l'objet
d'un contrat entre la maison de production et moi. Hasard? Pas
tout à fait, je raffole depuis toujours des comédies
musicales à l'américaine et, tendue vers la rampe
en méditais une depuis quelques mois. J'ai donc écrit
avec un plaisir avoué la trame d'une comédie musicale
originale, sans aucun rapport avec l'intrigue qui est au coeur
de la geste de Momo et Aimé, la bavure, ni celle d'Alex
et Lise, l'amour fou, mais qui s'appuie, néanmoins, sur
le rap et l'art urbain. Le scénario n'a pas vu le jour
comme cela arrive souvent mais la comédie musicale avec
ses lyriques rimés, ses reflets venus des grands mythes,
et ses enjeux serrés d'aujourd'hui et ici, existe bel et
bien, et, pour l'heure, tire sa flemme dans le ventre de mon ordinateur.
(Serge Brussolo, qui me publiait voilà quelque temps au
Masque/JC Lattès, dans sa collection littérature
noire, me demandait toujours en riant quand je lui apportais un
nouveau manuscrit combien d'autres cartons j'avais.)
Il est vrai que je travaille par couches successives et poursuis
un thème, non pas à l’infini mais avec peut-être
avec une certaine ténacité, qui me fait le regarder
sous différents éclairages. Mes éditeurs
en savent quelque chose, qui doivent m’arracher des mains
le troisième jeu d’épreuves. Aussitôt
publié, lu, le livre (l’article, hélas, vous
le savez aussi) m’apparaît dans sa nudité,
que je voudrais pouvoir couvrir, même légèrement,
mais un peu, enfin !
Plus
généralement, écrire pour le théâtre
s’inscrit-il pour vous dans une démarche bien différente
de celle qui préside à l’écriture d’un
roman ?
Complètement. Encore une fois je ne peux rien ajouter.
Ça parle ou ça écrit. Cela naît ainsi
dans ma tête. La première version. Ensuite, parfois
j’ai envie de travailler la pâte autrement, ou bien
je vois la scène et le glissement se fait, alors j’écris
tout pour l’œil ou tout pour l’oreille. J’ai
plusieurs versions de ce que je publie. Il existe pour D’Alex
à Lise, et Brûlures,
une version « nouvelle » et même une version
rimée, des versions romans, il y en a deux ou trois, bien
évidemment non publiées, et j’ai même
dû griffonner quelque part une bribe de scène dialoguée,
dont une cerne un certain Aimé. Je me souviens qu’en
cadeau des élèves du Lycée George Sand à
La Châtre m’avaient donné une courte adaptation
dialoguée, d’autres des acrostiches, d’autres
des tags, des affiches, des lettres, des calligrammes, des à
la manière de, inspirés par le roman, le tout sous
la houlette de Mme Lécrivain, leur professeur. Ceci fait
partie des « récompenses » après la
solitude de l’écriture et la douleur à écrire
ce qui fait mal. Douceur. Bonheur même, mot qui semble banni.
Y compris du paysage littéraire, c’est même
parfois une contre-indication à certaines publications.
Et pourtant, comme dirait Galilée, il tourne.
Même
s'ils se déroulent dans des lieux et à des époques
différentes, il y a certainement des liens sous-jacents
entre une pièce comme Mousson Blues
et Feux... ?
J'écris,
comme vous le savez sur l'Asie, Le Vietnam d'aujourd'hui, l'Indochine
d'hier, également sur la colonisation, les blessures, l'oubli,
les cicatrices lentes à guérir, et ce, non depuis
ce matin ou tout à l'heure, mais depuis le XXeme siècle(!)
1988, voire avant, ou après. Même si c'était
in a secret way, en tout cas, confidentiel, je parle
de la couverture médiatique. Y compris dans mes livres
pour la jeunesse que j'ai eu tant de mal à voir éclore
(première édition 1993). Parce qu'ils montraient
des enfants d’ici mais venus de tous les horizons. Parce
que même mes contes, publiés ensuite en P'tit fantastique
par Jack Chaboud chez Magnard, évoquaient, au beau milieu
d'une aventure délicieuse, l'île de Gorée
et sa triste maison d'esclaves. Parce que mes articles, même
les portraits dans la presse féminine à gros tirage
faisaient de même, mes émissions de radio itou mais
là c'était bien accueilli. Enfin, disons que je
mélangeais les fils sans faire un tissage angélique
dans lequel tout était "métis donc une
richesse supplémentaire et sans nuages" comme
le veut la "vérité admise" mais une richesse
avec nuages, comme je le vois, et l'analyse et le sens, peut-être
cela vient-il de l'intérieur. A ce propos, Françoise
Mateu chez Syros, puis au Seuil, ainsi que Caroline Drouault m'ont
permis de m'exprimer, depuis longtemps, et tout récemment
encore en publiant Lettres d'Afrique,
Ouragans.
Et Serge Brussolo et Didier Imbot en publiant Les
hautes lumières, Christian Rullier et Benoît
Peeters en publiant Mousson
Blues, pour ne citer que des publications qui
sont loin d'avoir perdu leurs dents de lait, mais, pour en revenir
à Feux, voilà ce qui m'animait.
J'ai parlé plus haut des banlieues et des ateliers pour
la jeunesse, mais il faut préciser que j’ai dirigé
aussi des ateliers pour les enseignants, les bibliothécaires,
les travailleurs sociaux, les scénaristes, les étudiants,
les gens privés d'emploi, du droit de vote, ou au contraire
en pleine activité, chercheurs, artistes... j'ai donc vu
les villes et leurs couronnes, ici, là, ailleurs, très
loin, tout près. J'ai tiré quelques sonnettes d'alarme,
remis des rapports, bien sûr aux institutions, associations,
ministères qui me faisaient confiance et qui ont pris la
peine de prendre en compte, répondre, publier etc. mais
aussi à quelques ministres et Autorités. Certains
ont répondu, d'autres ont fait mieux, ils ont repris mes
termes (en les débarrassant toutefois des guillemets ou
de l'italique réservés jusqu'alors aux citations,
sans doute jugés "pas très tendance").
Au cours de ces missions qui me permettaient d'aller vers les
autres j'ai donc noté des "choses", pris des
pouls. Et constaté comment va le monde dans l'Hexagone
depuis l'an 2000. En 7 ans un énorme changement. Un cataclysme.
Inutile d'énumérer ce que chacun sait. Puis j'ai
remarqué qu'un affleurement miraculeux se faisait. Transformé
en afflux génial. Enfin on publiait, on imprimait, on diffusait
des essais, des paroles, des colloques, des dossiers : toute une
réflexion sur le passé, la mémoire des "colonies",
les "oubliés de l'histoire", l’Algérie,
le fameux 17 octobre 1961, l'esclavage, pour ne citer que quelques
uns des thèmes auxquels il fallait bien finir par se colleter.
A l'automne 2005 une semaine entière fut consacrée
aux blessures de la colonisation, j'ai adressé quelques
messages à quelques confrères (je parle cette fois
des journalistes travaillant dans les médias les plus assis)
demandant qu'on évoque aussi ce pan de l'histoire oubliée,
l'Indochine, lesquels messages furent laissés lettres mortes.
A ma connaissance, je peux évidemment me tromper, on a
peu parlé à ce moment là de l'après
Indochine, des Jauniers, et de ceux, qui descendants de la première,
deuxième, troisième génération et
fondus dans notre tissu social viennent du pays de la soie (et
du riz). Très peu ou pas de ce métissage-là.
Idem lors des "événements des banlieues".
Mais Feux, mortelle rapsodie, m'a permis
de réparer cet oubli. En ombre (dire chinoise serait inexact),
alors en ombre grisée, un personnage apparaît, Pierre
Martin bac + 4, "une bête en informatique, comme
dit Momo, tronche, passeport, patronyme, présentation corrects
car bleu blanc rouge, mais petit boulot, enfin déclassé
! " Il en est stupéfait le rappeur. Mais,
t'oublies, oeil pas réglementaire ! Lui rétorque
Pierre Martin, car étiré !" ; "
Mais, CV sans photos, mémoire de l'histoire et des oubliés,
respect obligatoire même moi je suis au courant !"
Il en bafouille Momo, tellement ça le sèche. Et
aigralité des chances ! s’étonne Aimé.
"Peut-être, mais grand -père a fait l'indo
côté qui fâche, tu captes, répond Pierre,
alors silence radio ". Pas à moi de juger, encore
moins de démontrer, le personnage dit et garde ce qu'il
veut, "il mène sa vie" pour employer l'expression
pointée par Proust, moi ça va me va.
Un silence, un blanc, une rature, quelques phrases laconiques,
un Post scriptum, une pirouette, c'est peut-être là
que se niche l’écriture d’un roman. Dans la
réalité, c'est peut-être le lieu où
s’ouvrent, où cicatrisent les entailles. En tout
cas, voilà ce que Monde global a permis de publier, preuve
s'il en fallait, qu'il ouvre vraiment au fourmillement des idées.
Justement,
comment avez-vous découvert les Editions Monde Global ?
Et quelles sont vos affinités avec cette jeune maison ?
Cette jeune maison d’édition est une maison amie
et solaire. Nous nous sommes rencontrés avec Dieudonné
Gnammankou à la fête de l’Huma, l’automne
dernier, c’est Christian Epanya
qui m’a dit « il faut absolument que vous connaissiez
cette maison d’édition ! » J’ai apprécié
le catalogue, les titres. L’éditeur, historien, chercheur,
et la qualité de sa démarche. Le nom Monde global
m’a paru rejoindre un rêve, celui des citoyen(n)es
du monde. Enfin plus que tout, le fait qu’il y ait «quelqu’un»
de présent au téléphone, par mail, ou à
la maison d’édition. Feux, mortelle rapsodie
était prévu ailleurs mais il m’a
semblé que sa place était au Monde Global. J’ai
quelques autres textes pour lesquels je pense la même chose.
propos
recueillis pas B. Longre (février 2006)

Jean
Jacques Reboux a créé l'an dernier les éditions
Après
la lune et publie, entre autres, le 15 de ce mois de mars Chômeurs,
qu'attendez-vous pour disparaître ?, une somme
collective sur les aléas et parcours d'obstacles des Privés
d'emploi (à laquelle Jocelyne Sauvard participe brièvement
dans la partie "Fiction" avec "L'extrême
précarité de M. Toutmonde", en version courte.)
www.jocelynesauvard.fr
www.theatre-contemporain.net/auteurs/bio-auteur.php?id=1416
lire
aussi
Ouragans - Seuil, 2006
Mousson blues - Les Impressions
Nouvelles, Théâtre, 2005
www.mondeglobal.com
Brève
présentation de la maison d'édition

|