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Tout
(ou presque) sur Ulysse de Joyce
Dans un premier
temps, on pourrait dire que cet ouvrage illustre bien celui de Pierre
Bayard, paru récemment, qui explique comment parler des œuvres
qu’on n’a pas lues. Nul besoin en effet d’avoir
lu Ulysse de Joyce ou l’Odyssée
d’Homère pour goûter ce texte et le comprendre
tout en se faisant une idée assez exact des deux autres.
Mais il en illustrerait aussi les limites : sans avoir lu ces textes
(en tout cas celui de Joyce) et sans avoir le désir d’en
percer quelques obscurités, pourquoi le lire ? Le plaisir
resterait sans doute, tant l’allure en est enlevée
et le style parfois proche du pastiche, mais on passerait à
côté de l’un de ses principaux intérêts.
Chez
Ulysse, c’est à la fois un espace que
l’on parcourt, d’une salle à l’autre –
salles, galeries, passerelles – jusqu’à la sortie
et un espace textuel : celui d’Ulysse de
Joyce, croisé avec l’Odyssée.
Trois personnages explorent ces univers, un lecteur d’âge
mûr, professeur sans doute, (nommé A), une jeune lectrice
(nommée B) et un vieux lecteur, critique sans doute (C).
On peut y ajouter le narrateur. Ils se laissent guider par un Cicerone
dans les salles qui sont autant de chapitres d’Ulysse
et de ce livre. Le Cicerone rappelle les événements
narrés, guide, indique des indices, met en relation des événements,
fait jouer les écrans d’ordinateur qui affichent les
schémas tels qu’ils ont été donnés
par Joyce : pour chaque chapitre, une heure, un lieu, un thème,
une couleur, une partie du corps, des personnages correspondants
à ceux d’Homère pour le même chant de
l’Odyssée, etc. Il montre comment le sens
se tisse, en relation avec l’Histoire d’Irlande, la
géographie de Dublin, la vie de Joyce, les mots, et les personnages
interviennent pour compléter, illustrer, jouer avec ces sens.
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Les
interventions des personnages montrent différentes instances
de lecture à l’œuvre et cela est assez réjouissant,
dynamique, plein de rebonds. On se rapproche ici des échanges
proches de ceux de Calvino dans Si par une nuit d’hiver
un voyageur, où un lecteur et une lectrice parlent
sur des textes. Ici, on peut regretter que les personnages soient
encore moins différenciés que chez Calvino (seule
la jeune lectrice tranche un peu, mais elle-même est comme
les autres une lectrice experte de Joyce). L’approche
personnelle de l’œuvre manque de ce fait. Elle apparaît
parfois davantage comme un espace à explorer et dont
il faut trouver les clefs (bien qu’il y soit dit qu’Ulysse
n’est pas un roman à clefs) que comme un univers
personnel à chacun, poétique et mouvant. |
Somme toute,
la véritable expérience de lecture, un peu absente
par rapport à Ulysse, se niche dans la lecture de
cette œuvre même qu’on est en train de lire et
qui se substitue ( ?) aux premières. Le lecteur est promené,
éclaté en plusieurs instances, dans un espace ambigu
et appelé à s’interroger sur ce que tous ces
degrés de signification apporteront à sa lecture de
Joyce : de la lumière, du désir de la reprendre, ou
le sentiment que tout est dit et que cet espace n’a plus de
secrets, donc n’est plus à lire ?
Rios avait montré avec ses Nouveaux
chapeaux pour Alice, combien il pouvait créer
d’étranges objets littéraires. Ici, il renouvelle
encore les formes, même si c’est de façon moins
déroutante : on est face à un étrange lieu
de lecture, savant, informé, ouvert sur de multiples lectures,
et en même temps fermé sur lui-même.
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(avril 2007)
Anne-Marie
Mercier-Faivre
est
professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM
de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Tristram-.html
du
même auteur
Nouveaux chapeaux pour Alice -
Editions Tristram, 2007
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