Chez Ulysse
De Julian Rios

Traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan et Geneviève Duchêne
Tristram, 2007

 

 

Tout (ou presque) sur Ulysse de Joyce

Dans un premier temps, on pourrait dire que cet ouvrage illustre bien celui de Pierre Bayard, paru récemment, qui explique comment parler des œuvres qu’on n’a pas lues. Nul besoin en effet d’avoir lu Ulysse de Joyce ou l’Odyssée d’Homère pour goûter ce texte et le comprendre tout en se faisant une idée assez exact des deux autres. Mais il en illustrerait aussi les limites : sans avoir lu ces textes (en tout cas celui de Joyce) et sans avoir le désir d’en percer quelques obscurités, pourquoi le lire ? Le plaisir resterait sans doute, tant l’allure en est enlevée et le style parfois proche du pastiche, mais on passerait à côté de l’un de ses principaux intérêts.

Chez Ulysse, c’est à la fois un espace que l’on parcourt, d’une salle à l’autre – salles, galeries, passerelles – jusqu’à la sortie et un espace textuel : celui d’Ulysse de Joyce, croisé avec l’Odyssée. Trois personnages explorent ces univers, un lecteur d’âge mûr, professeur sans doute, (nommé A), une jeune lectrice (nommée B) et un vieux lecteur, critique sans doute (C). On peut y ajouter le narrateur. Ils se laissent guider par un Cicerone dans les salles qui sont autant de chapitres d’Ulysse et de ce livre. Le Cicerone rappelle les événements narrés, guide, indique des indices, met en relation des événements, fait jouer les écrans d’ordinateur qui affichent les schémas tels qu’ils ont été donnés par Joyce : pour chaque chapitre, une heure, un lieu, un thème, une couleur, une partie du corps, des personnages correspondants à ceux d’Homère pour le même chant de l’Odyssée, etc. Il montre comment le sens se tisse, en relation avec l’Histoire d’Irlande, la géographie de Dublin, la vie de Joyce, les mots, et les personnages interviennent pour compléter, illustrer, jouer avec ces sens.

Les interventions des personnages montrent différentes instances de lecture à l’œuvre et cela est assez réjouissant, dynamique, plein de rebonds. On se rapproche ici des échanges proches de ceux de Calvino dans Si par une nuit d’hiver un voyageur, où un lecteur et une lectrice parlent sur des textes. Ici, on peut regretter que les personnages soient encore moins différenciés que chez Calvino (seule la jeune lectrice tranche un peu, mais elle-même est comme les autres une lectrice experte de Joyce). L’approche personnelle de l’œuvre manque de ce fait. Elle apparaît parfois davantage comme un espace à explorer et dont il faut trouver les clefs (bien qu’il y soit dit qu’Ulysse n’est pas un roman à clefs) que comme un univers personnel à chacun, poétique et mouvant.

Somme toute, la véritable expérience de lecture, un peu absente par rapport à Ulysse, se niche dans la lecture de cette œuvre même qu’on est en train de lire et qui se substitue ( ?) aux premières. Le lecteur est promené, éclaté en plusieurs instances, dans un espace ambigu et appelé à s’interroger sur ce que tous ces degrés de signification apporteront à sa lecture de Joyce : de la lumière, du désir de la reprendre, ou le sentiment que tout est dit et que cet espace n’a plus de secrets, donc n’est plus à lire ?
Rios avait montré avec ses Nouveaux chapeaux pour Alice, combien il pouvait créer d’étranges objets littéraires. Ici, il renouvelle encore les formes, même si c’est de façon moins déroutante : on est face à un étrange lieu de lecture, savant, informé, ouvert sur de multiples lectures, et en même temps fermé sur lui-même.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(avril 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Tristram-.html

du même auteur
Nouveaux chapeaux pour Alice - Editions Tristram, 2007