Là où dort le chien
Gallimard jeunesse, 2006

 

 

La maison refuge

Jean-Paul Nozière s’intéresse aux gens, aux personnages atypiques, à ceux qui se mettent dans les marges, que l’on exclut, les laissés-pour-compte, les « mabouls à zéro » aussi.
Jonas, Miki et Mady, que l’on découvre dans ce nouveau roman, ne font pas exception.

Jonas, neuf ans, sa sœur Miki, quatorze ans, et Mady leur mère, vivent dans un vieux camping-car de 8 mètres carrés que Mady a acheté à une belle jeune femme pour une bouchée de pain. Ils se sont posés pour quelque temps dans les environs de Sponge, petite ville sans histoires en apparence et sans saveur (que les lecteurs de Nozière connaissent bien néanmoins), où Mady a trouvé du travail pour trois mois. Malgré leur précarité, Jonas, Miki et Mady forment une famille plutôt heureuse. Mady est une femme extraordinairement vivante et énergique, très aimante, qui ne se laisse ni dompter ni démonter aisément. Elle est dotée d’une belle santé, d’un réel appétit pour la vie et d’une imagination féconde. Elle aime les chansons tirées de « la préhistoire musicale » et aime brailler les morceaux de Lili Boniche.
Pour vivre, ils « empruntent » beaucoup de choses, de la nourriture ou des vêtements dans les magasins. Mais Mady « tenait une comptabilité scrupuleuse des emprunts, des siens comme ceux de Miki et Jonas. Un gros cahier. La date, le lieu de l’emprunt, le prix –celui qui était affiché ou celui qu’elle estimait- sans oublier les intérêts dus aux prêteurs, calculés à un taux modeste, il est vrai. Le cahier enflait. Il faudrait prévoir bientôt l’emprunt d’un autre. »

Pendant que Mady est à l’usine, Jonas et Miki quittent leur maison camping-car et vont à Mississipi. « S’aventurer à Mississipi était comme entreprendre l’exploration d’un autre monde. Vivre ici était chaque jour fabuleux. » Mississipi, une grande propriété dotée d’un parc, d’un étang, d’une piscine, de deux terrains de tennis et d’une immense maison de dix-huit pièces, une maison meublée, équipée, mais refermée, où vivait autrefois une famille heureuse, deux enfants, Awa, adolescente née au Cameroun, et Siem, originaire du Vietnam. Mississipi, théâtre d’un drame puisque Awa et Siem ont péri noyés dans l’étang.

C’est donc à Mississipi que Jonas et Miki se réfugient et qu’ils jouent à être deux autres, ceux qui ont vécu heureux là avant eux, Awa et Siem. Ils portent leurs vêtements, habitent leurs chambres, lisent leurs livres. Miki découvre aussi le journal de Violette, la mère, et reconstitue peu à peu l’histoire des habitants de la propriété qui, dans la réalité, s’appelle Providence. C’est à Mississipi aussi que Jonas recueille un labrador noir, qu’il enferme dans un bâtiment attenant à la maison, où Miki refuse obstinément de se rendre, « là où dort le chien ».
Pourtant la double vie ne peut pas durer. Les gendarmes s’en mêlent, expulsant Mady et ses enfants du terrain où ils ont stationné leur camping-car. Mady parle de partir, de retourner vers Bordeaux…

Nozière signe là un roman émouvant, où les lecteurs passent par une gamme de sentiments très étendue, tout comme les personnages auxquels on s’attache très rapidement. Il éprouve une grande tendresse pour Mady surtout, pour Jonas et Miki, et cela passe aussi dans l’écriture, simple, dépouillée, fluide, évidente. Pourtant, Nozière parle de choses graves, difficiles, de l’exclusion, de la misère sociale, de l’indifférence aussi. Mais jamais il ne tombe dans le misérabilisme ni l’apitoiement facile. Ses personnages, pourtant malmenés, aiment la vie, aiment se raconter des histoires, s’inventer de beaux moments pour faire passer le reste. Ils savent composer avec les difficultés, les contourner parfois, ils « empruntent » des chemins de traverse et ils se projettent dans l’avenir. On aime aussi la manière dont on passe de la réalité étroite du petit camping-car à la fiction de la belle maison refuge. On aime la manière dont ces trois-là se soutiennent et se font vivre les uns les autres.
Enfin, Nozière sème de nombreuses références à certains de ses livres, en particulier aux enquêtes de Slimane Rahali, l’ex-policier d’origine algérienne et au père harki, qui promène son spleen et son mal de vivre dans un camping-car approximatif (celui même que rachète Mady à une « jeune femme d’une beauté sidérante », la sœur de Slimane) en compagnie d’un chien nommé Bogart (enterré dans le parc de Providence) et passant en boucle les CD de Lili Boniche, ce vieux chanteur algérois. C’est avec beaucoup de peine que l’on apprend que Slimane et son chien sont morts ! Nozière a tué l’un de ses personnages les plus forts ! Peut-être parce qu’il devenait trop envahissant… Les enquêtes de Slimane sont publiées au Seuil, dans la collection Point Policiers et chez L’Esprit des Péninsules. A lire absolument.

Catherine Gentile
(mars 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, Ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

du même auteur :
Billi Joe (T. Magnier, roman adultes, 2004)
Tu seras la risée du monde (Martinière jeunesse, 2004)
Maboul à Zéro (Gallimard Jeunesse, 2003)

Lire aussi Entretiens de Jean-Baptiste Coursaud (T. Magnier, 2005)

http://jpnoziere.com/

http://www.gallimard.fr/

http://www.cercle-enseignement.com/college/ficheauteurs.htm