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La
maison refuge
Jean-Paul Nozière
s’intéresse aux gens, aux personnages atypiques, à
ceux qui se mettent dans les marges, que l’on exclut, les
laissés-pour-compte, les « mabouls à zéro
» aussi.
Jonas, Miki et Mady, que l’on découvre dans ce nouveau
roman, ne font pas exception.
Jonas, neuf ans, sa sœur Miki, quatorze ans, et Mady leur mère,
vivent dans un vieux camping-car de 8 mètres carrés
que Mady a acheté à une belle jeune femme pour une
bouchée de pain. Ils se sont posés pour quelque temps
dans les environs de Sponge, petite ville sans histoires en apparence
et sans saveur (que les lecteurs de Nozière connaissent bien
néanmoins), où Mady a trouvé du travail pour
trois mois. Malgré leur précarité, Jonas, Miki
et Mady forment une famille plutôt heureuse. Mady est une
femme extraordinairement vivante et énergique, très
aimante, qui ne se laisse ni dompter ni démonter aisément.
Elle est dotée d’une belle santé, d’un
réel appétit pour la vie et d’une imagination
féconde. Elle aime les chansons tirées de «
la préhistoire musicale » et aime brailler les morceaux
de Lili Boniche.
Pour vivre, ils « empruntent » beaucoup de
choses, de la nourriture ou des vêtements dans les magasins.
Mais Mady « tenait une comptabilité scrupuleuse
des emprunts, des siens comme ceux de Miki et Jonas. Un gros cahier.
La date, le lieu de l’emprunt, le prix –celui qui était
affiché ou celui qu’elle estimait- sans oublier les
intérêts dus aux prêteurs, calculés à
un taux modeste, il est vrai. Le cahier enflait. Il faudrait prévoir
bientôt l’emprunt d’un autre. »
Pendant que
Mady est à l’usine, Jonas et Miki quittent leur maison
camping-car et vont à Mississipi. « S’aventurer
à Mississipi était comme entreprendre l’exploration
d’un autre monde. Vivre ici était chaque jour fabuleux.
» Mississipi, une grande propriété dotée
d’un parc, d’un étang, d’une piscine, de
deux terrains de tennis et d’une immense maison de dix-huit
pièces, une maison meublée, équipée,
mais refermée, où vivait autrefois une famille heureuse,
deux enfants, Awa, adolescente née au Cameroun, et Siem,
originaire du Vietnam. Mississipi, théâtre d’un
drame puisque Awa et Siem ont péri noyés dans l’étang.
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C’est
donc à Mississipi que Jonas et Miki se réfugient
et qu’ils jouent à être deux autres, ceux
qui ont vécu heureux là avant eux, Awa et Siem.
Ils portent leurs vêtements, habitent leurs chambres,
lisent leurs livres. Miki découvre aussi le journal
de Violette, la mère, et reconstitue peu à peu
l’histoire des habitants de la propriété
qui, dans la réalité, s’appelle Providence.
C’est à Mississipi aussi que Jonas recueille
un labrador noir, qu’il enferme dans un bâtiment
attenant à la maison, où Miki refuse obstinément
de se rendre, « là où dort le chien
».
Pourtant la double vie ne peut pas durer. Les gendarmes s’en
mêlent, expulsant Mady et ses enfants du terrain où
ils ont stationné leur camping-car. Mady parle de partir,
de retourner vers Bordeaux… |
Nozière
signe là un roman émouvant, où les lecteurs
passent par une gamme de sentiments très étendue,
tout comme les personnages auxquels on s’attache très
rapidement. Il éprouve une grande tendresse pour Mady surtout,
pour Jonas et Miki, et cela passe aussi dans l’écriture,
simple, dépouillée, fluide, évidente. Pourtant,
Nozière parle de choses graves, difficiles, de l’exclusion,
de la misère sociale, de l’indifférence aussi.
Mais jamais il ne tombe dans le misérabilisme ni l’apitoiement
facile. Ses personnages, pourtant malmenés, aiment la vie,
aiment se raconter des histoires, s’inventer de beaux moments
pour faire passer le reste. Ils savent composer avec les difficultés,
les contourner parfois, ils « empruntent » des chemins
de traverse et ils se projettent dans l’avenir. On aime aussi
la manière dont on passe de la réalité étroite
du petit camping-car à la fiction de la belle maison refuge.
On aime la manière dont ces trois-là se soutiennent
et se font vivre les uns les autres.
Enfin, Nozière sème de nombreuses références
à certains de ses livres, en particulier aux enquêtes
de Slimane Rahali, l’ex-policier d’origine algérienne
et au père harki, qui promène son spleen et son mal
de vivre dans un camping-car approximatif (celui même que
rachète Mady à une « jeune femme d’une
beauté sidérante », la sœur de Slimane)
en compagnie d’un chien nommé Bogart (enterré
dans le parc de Providence) et passant en boucle les CD de Lili
Boniche, ce vieux chanteur algérois. C’est avec beaucoup
de peine que l’on apprend que Slimane et son chien sont morts
! Nozière a tué l’un de ses personnages les
plus forts ! Peut-être parce qu’il devenait trop envahissant…
Les enquêtes de Slimane sont publiées au Seuil, dans
la collection Point Policiers et chez L’Esprit des Péninsules.
A lire absolument.
Catherine
Gentile
(mars 2006)
Catherine
Gentile est documentaliste, formatrice en littérature
jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre
de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville
et auteur de Bulles en stock (Bibliographie
sélective et commentée de bandes dessinées,
Ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse
et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

du
même auteur :
Billi
Joe (T.
Magnier, roman adultes, 2004)
Tu seras la risée du monde
(Martinière jeunesse, 2004)
Maboul à Zéro
(Gallimard Jeunesse, 2003)
Lire
aussi Entretiens
de Jean-Baptiste Coursaud (T. Magnier, 2005)
http://jpnoziere.com/
http://www.gallimard.fr/
http://www.cercle-enseignement.com/college/ficheauteurs.htm
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