Sabots Suédois
Fayard, 2004

 

À en croire les premiers mots, le livre serait un conte, et il pourrait effectivement en avoir toutes les caractéristiques : une histoire de jeunes gens qui cherchent à se conformer à un idéal, à un monde rêvé et qui, transgressant les barrières sociales, arrivent à vivre dans cet ailleurs géographique et quasiment temporel, tentant de résoudre, quelques années durant, les problèmes matériels et humains qui conditionnent ce type d’existence. En réalité, ce conte est historique, documentaire, autobiographique, et Jean-Pierre Martin, fidèle à certains de ses écrits précédents (et à son habileté d’investigateur qui lui a permis de publier récemment une belle biographie d’Henri Michaux), ne s’en cache pas, envisageant le « je » personnel comme un cobaye, comme une représentation synthétique de la collectivité «baba» ou «margibouseuse».

Le récit nous conduit donc, au rythme d’un vieux minibus Volkswagen ou d’une antique 4L achetée aux Domaines, de la fin des années 1960 au début des années 1980 : petit rappel du travail en usine après une maîtrise de philo, passage par la Bretagne, puis installation dans l’Auvergne profonde – en l’occurrence à 1000 mètres d’altitude – où la vie à la fois communautaire et solitaire, oisive et laborieuse, sédentaire et nomade, manuelle et méditative, entraîne les héros de cette mini-épopée dans des occupations diverses tenant du plaisir et de la nécessité (plaisir de renouer avec la nature et des gestes ancestraux, nécessité de pourvoir aux besoins matériels dans une région météorologiquement difficile).

C’est ainsi que le narrateur va se lancer, au hasard d’une rencontre et pendant six bonnes années, dans la fabrication et le commerce du sabot suédois, denrée nouvelle mais progressivement en vogue sur le marché français à la fin des années 70.

La tonalité légèrement distanciée, affectueusement ironique, gracieusement humoristique dévoile une vraie tendresse pour cette époque révolue, comme un regret dans la voix de celui qui se souvient de cette « île lointaine, inaccessible désormais ». Cela vaut au lecteur de savourer des pages pittoresques évoquant les différents types de « néo-rurales » et « néo-ruraux », les foires et marchés de France et surtout d’Auvergne – le marché d’Ambert jouissant d’un privilège particulier – , les méthodes de vente foraine, la prédilection, professionnelle et instinctive, du regard du sabotier pour les pieds des chalands… Le genre du conte tourne parfois à l’hymne, lorsque l’écriture se fait benoîtement solennelle pour chanter la vache Salers, reine des prés auvergnats, le compost, « noblesse du fumier », ou même le commerce, activité avec laquelle le narrateur se découvre d’étonnantes affinités que, loin de les rejeter, il justifie sans peine en rappelant ses liens avec la littérature (l’utilisation élaborée du langage des mots, mais aussi Defoe, Balzac, Rimbaud, Cendrars, les enfances de Queneau et Céline, bien d’autres écrivains encore). Il y a aussi, section importante de l’ouvrage, l’histoire précise, érudite (un peu de compilation sans doute) de l’objet « sabot suédois », objet mythique en même temps que bien réel. Et si, comme tout conte, l’histoire a une fin, celle des sabots suédois, apparemment, n’est pas terminée.

Jean-Pierre Longre
(avril 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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