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À
en croire les premiers mots, le livre serait un conte, et il pourrait
effectivement en avoir toutes les caractéristiques : une
histoire de jeunes gens qui cherchent à se conformer à
un idéal, à un monde rêvé et qui, transgressant
les barrières sociales, arrivent à vivre dans cet
ailleurs géographique et quasiment temporel, tentant de résoudre,
quelques années durant, les problèmes matériels
et humains qui conditionnent ce type d’existence. En réalité,
ce conte est historique, documentaire, autobiographique, et Jean-Pierre
Martin, fidèle à certains de ses écrits précédents
(et à son habileté d’investigateur qui lui a
permis de publier récemment une belle biographie d’Henri
Michaux), ne s’en cache pas, envisageant le « je »
personnel comme un cobaye, comme une représentation synthétique
de la collectivité «baba» ou «margibouseuse».
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Le
récit nous conduit donc, au rythme d’un vieux
minibus Volkswagen ou d’une antique 4L achetée
aux Domaines, de la fin des années 1960 au début
des années 1980 : petit rappel du travail en usine
après une maîtrise de philo, passage par la Bretagne,
puis installation dans l’Auvergne profonde – en
l’occurrence à 1000 mètres d’altitude
– où la vie à la fois communautaire et
solitaire, oisive et laborieuse, sédentaire et nomade,
manuelle et méditative, entraîne les héros
de cette mini-épopée dans des occupations diverses
tenant du plaisir et de la nécessité (plaisir
de renouer avec la nature et des gestes ancestraux, nécessité
de pourvoir aux besoins matériels dans une région
météorologiquement difficile). |
C’est
ainsi que le narrateur va se lancer, au hasard d’une rencontre
et pendant six bonnes années, dans la fabrication et le commerce
du sabot suédois, denrée nouvelle mais progressivement
en vogue sur le marché français à la fin des
années 70.
La
tonalité légèrement distanciée, affectueusement
ironique, gracieusement humoristique dévoile une vraie tendresse
pour cette époque révolue, comme un regret dans la
voix de celui qui se souvient de cette « île lointaine,
inaccessible désormais ». Cela vaut au lecteur
de savourer des pages pittoresques évoquant les différents
types de « néo-rurales » et « néo-ruraux
», les foires et marchés de France et surtout d’Auvergne
– le marché d’Ambert jouissant d’un privilège
particulier – , les méthodes de vente foraine, la prédilection,
professionnelle et instinctive, du regard du sabotier pour les pieds
des chalands… Le genre du conte tourne parfois à l’hymne,
lorsque l’écriture se fait benoîtement solennelle
pour chanter la vache Salers, reine des prés auvergnats,
le compost, « noblesse du fumier », ou même
le commerce, activité avec laquelle le narrateur se découvre
d’étonnantes affinités que, loin de les rejeter,
il justifie sans peine en rappelant ses liens avec la littérature
(l’utilisation élaborée du langage des mots,
mais aussi Defoe, Balzac, Rimbaud, Cendrars, les enfances de Queneau
et Céline, bien d’autres écrivains encore).
Il y a aussi, section importante de l’ouvrage, l’histoire
précise, érudite (un peu de compilation sans doute)
de l’objet « sabot suédois », objet mythique
en même temps que bien réel. Et si, comme tout conte,
l’histoire a une fin, celle des sabots suédois, apparemment,
n’est pas terminée.
Jean-Pierre
Longre
(avril
2004)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

http://www.fayard.fr/
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