James Joyce et la création d’Ulysse
traduit de l'anglais par Edith Fournier
Denoël, 2004

 

Ulysse pragmatique

James Joyce restera sans doute parmi les grands romanciers du XXème siècle, mais le fait est que son célèbre chef d’œuvre, Ulysse, n’a pas été lu de grand monde, et compris d’un nombre plus mince encore de happy fews. Sa réputation d’œuvre illisible n’est hélas plus à faire. N’est-ce pas dommage ? Le peintre anglais Franck Budgen serait le premier à le regretter, comme il fut l’un des premiers à prévenir le mal : ami de Joyce, lecteur cultivé (toutes proportions gardées face à l’érudition de Joyce), alliant à sa sensibilité d’artiste un sens pratique rare, Budgen offre à tout un chacun l’occasion, dans James Joyce et la création d’Ulysse, de pénétrer dans le monde hermétique de ce livre exceptionnel qu’est Ulysse.

Vous n’avez donc rien compris à Ulysse ? Budgen propose une lecture pas à pas, attentive, précise, des 1 200 pages par lesquelles Joyce nous plonge dans le 16 juin 1904 de son héros Léopold Bloom, Ulysse moderne naviguant dans les rues de Dublin. Intéressé par une écriture brute de la pensée vivante, Joyce n’a pas raconté de manière narrative la journée de Bloom ; Budgen s’en charge ici. Les choses paraissent alors tellement limpides qu’on en oublie presque la complexité réelle du livre : c’est à la fois l’atout et le défaut de ce travail où la distinction entre clarification utile et simplification trompeuse est un peu floue.

Heureusement, ce livre n’est pas qu’une introduction au chef d’œuvre de Joyce, et ne se veut d’ailleurs pas du tout comme telle. Budgen insère ses commentaires dans le récit des années qu’il a passé à Zurich, après la première guerre mondiale : c’est là que Joyce écrivait Ulysse, c’est là que Budgen le rencontra.
Et vous êtes peut-être de ceux qui ont compris Ulysse ? Budgen vous réserve de bonnes anecdotes, de riches souvenirs du temps passé avec Joyce, temps passé à converser, à discuter du livre alors en travaux, et de nombreux autres sujets. L’image se dessine d’un autre Joyce, marié deux enfants, mélomane et chanteur ; mais l’écrivain paraît avant tout comme un monstre d’intelligence, fasciné et passionné par les Mots, réfléchissant constamment à l’œuvre en cours, prenant tout le temps des notes...

Le lecteur de Joyce peut sortir frustré du livre de Budgen, dont le bon sens, l’intelligence pragmatique, et le goût des faits (les faits en disent assez long), font la qualité de l’ouvrage tout en lui donnant ses limites. Budgen parle moins de Joyce et de l’acte de création que du livre abouti, à partir duquel il laisse affleurer de plaisantes anecdotes, souvent éclairantes. Ouvrage de grand intérêt public, James Joyce et la création d’Ulysse peut parfaitement faire office de rampe vers la lecture du Livre de Joyce : s’il donne les clefs pour le comprendre, il nourrit aussi l’envie de le savourer.

Nicolas Cavaillès
(septembre 2004)

Nicolas Cavaillès, spécialiste de l'œuvre de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature, poursuit, après des études de lettres et de philosophie, des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de la création artistique (critique génétique).

http://81.93.4.22/catalogue-denoel/Welcome_denoel.htm

http://www.jamesjoyce.ie/home/

http://www.themodernword.com/joyce/

http://www.chez.com/geryon/ulysse.html