LE JOURDE & NAULLEAU
Précis de littérature du XXIe siècle

Ed. Mango, 2004
collection Mots et Cie

 

Qu’ont en commun les héros du Jourde et Naulleau ? Connus comme écrivains, ils le sont plus grâce aux médias que grâce à leurs livres. Et si l’on en croit les deux auteurs, chacun ou presque a fait l’objet, entre 2004 et 2027, d’une étude de Frédéric Badré, publiée chez Gallimard, collection « L’infini ». Dans l’ordre : Darrieusseq l’inacceptable (2004), Dustan le dérangeant (2004), Chapsal la rebelle (2005), Emmanuelle Bernheim l’inadmissible (2006), Alexandre Jardin le scandaleux (2007), Villepin l’insurgé (2007), Camille Laurens l’indomptable (2008), Philippe, je t’aiiiiiiiiiime (Philippe ne pouvant être que Sollers, 2027). Seuls Christine Angot, Bernard-Henri Lévy et Philippe Labro ont échappé à la plume de ce critique assurément éminent (Exercice à proposer au lecteur : Pourquoi ?)

En tout cas, aucun des onze n’échappe à celle (la plume) des deux compères censés sévir en 2104 (donc avec le recul nécessaire). Déjà, le voisinage est en soi saugrenu, plaisant, voire porteur d’une certaine humiliation pour ceux que d’aucuns pourraient considérer comme des grands : Philippe Sollers se demande sans doute ce qu’il fait en compagnie d’Alexandre Jardin, Bernard-Henri Lévy de Camille Laurens, Dominique de Villepin de Christine Angot… Qu’ils se contentent de savoir qu’ils figurent dans un Lagarde et Michard du XXIe siècle, parodique et satirique à souhait, dans un recueil de morceaux choisis agrémentés de notes à foison, précédés de considérations bio-bibliographiques précises et suivis d’exercices marqués par le souci pédagogique.

En guise de critique de la critique, et dans le même esprit, proposons ici un devoir et son corrigé.
Sujet : suivant une démarche dialectique, vous bâtirez un plan de dissertation permettant de répondre à la question : que pensez-vous du Jourde et Naulleau ?

Pour (thèse) : l’humour de notes détournant insolemment les clichés (« Comme on le sait, tous les grands créateurs furent des adeptes des drogues : qu’on songe à Baudelaire avec le haschich, Michaux avec la mescaline, Mauriac avec l’hostie ou Sollers avec l’encens » n’est qu’un exemple parmi beaucoup) ; des sujets de devoirs mettant le doigt sur les questions essentielles (« Que comprenez-vous ? », pour une page de Paradis), mais n’ignorant pas une certaine modernité (jeux sur les contraintes lexicales, « logorallyes » etc.) ; l’ironie contre l’intelligentsia médiatique, une ironie qui frappe sans hésitation là où les traces risquent d’être indélébiles (le « long hurlement de rire » que représente l’œuvre de Bernard-Henri Lévy, comme celles d’André Glucksmann et des « Nouveaux philosophes » en général, les extraits exclusivement culinaires des livres d’Emmanuelle Bernheim, Guillaume Dustan marqué par Francis Lalanne et l’Almanach Vermot – cette dernière référence étant évidemment beaucoup plus sérieuse que la première – etc. etc.) ; l’obscure boursouflure d’un style pseudo-poétique dégonflée par une simple note ou un brave petit sujet de devoir – exemple : « Dans quelle mesure estimez-vous que l’ouvrage de Dominique de Villepin se conforme au précepte de Valéry : "Entre deux mots, il faut choisir le moindre" ? » ; des démonstrations implacables – celle qui, notamment, invalide arithmétiquement le titre de Philippe Labro Tomber sept fois, se relever huit…

Contre (antithèse) : l’injustice (involontaire ?) et la mauvaise foi (volontaire !) liées au système des morceaux choisis (même si ce système est dans l’ordre des choses et dans l’esprit du livre), lui-même lié à la subjectivité des critiques ; la banalité de certaines plaisanteries parodiques, que tous ceux qui ont un peu fréquenté le Lagarde et Michard ont maintes fois faites (« Appréciez la hardiesse… Remarquez l’habileté… Considérez l’humour… ») – mais, tout bien pesé, l’ironie à l’encontre de MM. Lagarde et Michard est plus gentille que celle qui vise MM. et Mmes les auteurs contemporains ; la facilité de certains jeux verbaux comme «Olida on ice» à propos de Marie Darrieusseq, «membre de l’ALFCF, l’Académie Littéraire de la Fédération des Charcutiers de France», comme les références au «groupe littéraire Durassic Park» ou à la «chapsalisation»… (On rit, bien sûr, mais on se sent un peu coupable) ; la soumission à certains effets de mode, comme par un retour de balancier (ou de boomerang) : provocation (d’esprit très médiatique), concessions aux langages d’aujourd’hui (verlan, signes ou initiales fantaisistes, effet « kloug »…) ; et une interrogation : pourquoi eux et pas les autres (pas de noms, qui sont peut-être en réserve éditoriale) ?

Synthèse. Tout compte fait, on rit de bon cœur, la plupart du temps sans vergogne et parfois sans retenue. L’avertissement initial le dit : « Voilà un livre qui ne laissera personne indifférent… parce que c’est un livre d’humour et que, par les temps qui courent, ce n’est pas un luxe ». Alors, même si l’on n’est pas toujours d’accord, rions, et disons-nous que ce rire n’est pas bête. Car le pamphlet s’assortit de belles et sérieuses références littéraires (Boileau, Aragon, Mauriac…), d’intelligentes références critiques (P. Valéry, E. Chevillard, D. Tsepeneag, H. Laroche, P. Dac, P. Desproges…) et de vraies tentatives de définitions mi-sérieuses : notons celle de l’autofiction par Serge Doubrovski, qui se mue avec Camille Laurens et d’autres en « auto-gloubi-boulga » ; notons aussi que certains devoirs, sur le mode plaisant, établissent une fois pour toutes et par l’exemple les critères qui distinguent la vraie littérature de la fausse (devoir n° 5 sur D. de Villepin). Rions donc, mais méditons aussi sur la vie littéraire, et «apprécions l’esprit» créateur ; car dans le champ satirique poussent de vraies fleurs de rhétorique, de la rhétorique qui donne épaisseur à la prose : à lire certains « corrigés » (devoir n° 2 sur Madeleine Chapsal), de même que la plupart des pages de présentation des auteurs, on se dit que le professeur Jourde et l’éditeur Naulleau se laissent volontiers prendre au jeu de l’écriture littéraire.

Jean-Pierre Longre
(mars 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

 

d'Eric Naulleau : Au secours, Houellebecq revient ! Chiflet et Cie, 2005

de Pierre Jourde : Pays Perdu (L'Esprit des Péninsules, 2003)