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Fuir,
se perdre, se retrouver.
La quête
que déroule cette belle chronique du désespoir se
fonde sur une intrigue de prime abord bien mince, mais c'est sans
compter sur l'habileté de l'auteur à subvertir la
chronologie des faits : le récit de son narrateur, Marlon
Cruz, est chaotique, à l'image de son douloureux parcours,
de ses peurs refoulées et de son impuissance maladive. Son
histoire est d'abord celle d'une perte originelle qui reflète
et annonce les autres pertes qu'il va vivre : perte des racines,
du pays (la Colombie), perte de soi, des repères identitaires,
mais surtout perte de Reina, sa petite amie, celle qui l’a
pourtant convaincu de tout quitter pour l'accompagner à New
York, clandestinement il s'entend.
Marlon est assis dans un bus qui l’emmène vers la Floride
et tout au long de ce voyage sans heurts (bien différent
de celui qui l’a mené aux États-Unis et qu'il
nous racontera plus tard) il revient sur deux périodes bien
distinctes qui ont bouleversé son existence : les mois qui
ont précédé son départ pour les États-Unis,
puis l'année de survie passée à New York, à
la recherche de Reina. C'est malgré lui et surtout par amour
(Reina a promis de se donner à lui dès qu'ils seraient
à New York...) qu'il l’a suivie, ses craintes et ses
pressentiments n'ayant pas eu raison de la ténacité
de la jeune fille ; cette dernière lui a parlé d'une
vague cousine déjà sur place, prête à
les aider et c'est illégalement qu'ils font appel à
une agence spécialisée dans le transport de clandestins,
« Paraíso
Travel »... Le voyage est un véritable choc et
l'arrivée une brusque plongée dans un monde dont ils
ne soupçonnaient pas l'existence ; une lente descente vers
la désillusion les y attend ; alors que les deux amoureux
ne sont là que depuis quelques jours, épuisés,
sans un dollar en poche et sans papiers, le garçon sort de
la chambre miteuse dans laquelle leurs rêves se sont échoués
pour fumer sa dernière cigarette... Et il se perd dans New
York. Débute une longue errance cauchemardesque durant laquelle
Marlon n'est plus Marlon, comme si un autre que lui vivait dans
la rue, à mendier, ne parlant pas un mot d'anglais. Plus
de trace ni de Reina ni de l'immeuble où ils s'étaient
réfugiés : New York les a quasiment engloutis quand
« au terme de plusieurs jours de recherche, j'ai vu les
lettres rouges sur fond jaune, un immense panneau qui disait : Tierra
Colombiana. » : un petit îlot importé tout
droit de sa terre natale, un mirage dans la jungle urbaine : le
petit restaurant colombien de Pastor Gomez (qui le prend pour un
fou) et de son épouse Patricia, une «sainte»
qui aidera Marlon à faire les premiers pas dans sa nouvelle
existence sans Reina.
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L'histoire
de Marlon et l’intensité du récit prennent
littéralement à la gorge, les va-et-vient introspectifs
et rétrospectifs s'accélérant, au fur
et à mesure que Marlon s'approche de Miami —
car il croit avoir retrouvé Reina après des
mois passés à scruter des centaines de visages
anonymes, à faire circuler l’unique photo qu'il
possède... À travers la quête éperdue
de Marlon, on découvre les conditions des clandestins
en survivance, là où tout est censé être
merveilleux. Le jeune homme est devenu « serveur
» — c'est du moins ce qu'il raconte à ses
parents — et il ajoute, pour lui-même, «comme
tous ceux qui étaient partis pour aller nettoyer les
chiottes mais qui mentaient et parlaient de prospérité,
de succès, de réalisation du rêve américain,
et même si nous avions du travail et la possibilité
de caresser quelques dollars avant qu'ils soient engloutis
en dépenses, nous étions encore plus mal barrés
qu'avant de partir, parce qu'en plus nous nous sentions seuls,
nous étions seuls, des naufragés en plein New
York.»
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Entre-temps,
il a grandi, mûri, appris à ouvrir ses yeux et son
cœur, à partager la vie des autres déracinés
volontaires, à observer ses semblables et à les décrire
avec beaucoup d'humour. Le roman fourmille de petits portraits à
la fois drôles et pathétiques, des personnages habilement
esquissés, souvent très attachants ; certains portent
en eux une espérance et une joie de vivre incompréhensibles
au regard de leur situation. Même si le pessimisme de Reina
contamine parfois le récit (sa devise préférée
« Autant se foutre en l’air » résonne
comme un vieux refrain dans l'esprit de Marlon), la générosité
jaillit là où on s'y attend le moins, et la compassion,
voire l'empathie que l'auteur éprouve envers ces marginaux
du bonheur transparaît à chaque page.
Ce roman d'apprentissage
se double d’une vigoureuse critique de la Colombie et de sa
situation socio-économique, qui encourage toute une population
à rêver d'un ailleurs illusoire et parfois à
passer à l'acte, une population qui, si l'on en croit le
narrateur (et sans nul doute l'auteur), ferait mieux de prendre
en main sa destinée, plutôt que de se bercer de faux
espoirs ; quand Marlon fait la connaissance de ses futurs compagnons
de « voyage », il les voit comme « de pauvres
bougres auxquels on aurait même refusé l'entrée
en enfer. On pouvait lire dans leur expression le désespoir
et la fatigue de ceux qui ont épuisé toutes ses possibilités
dans ce pays. Ce pays, c'est ainsi que nous l’appelons
tous, en y mettant un accent péjoratif et une grimace de
dégoût. Comme si ce pays avait été un
chiffon sale, étranger, et non ce que nous avons tous fait
de lui.» Dans le même temps, Marlon a conscience
que ses chances sont bien maigres en Colombie, où même
un jeune homme intelligent ne peut rentrer à l'université
(«les universités publiques, quand elles n'étaient
pas en grève, étaient en faillite, ou il fallait être
pistonné par un politicien, ou bien surdoué.»)
L'auteur ne fait pas non plus de cadeaux aux États-Unis et
à l'exploitation sans vergogne de la misère d’autrui.
Dans la plupart des descriptions, New York est à la fois
un monstre dévorant et « une apothéose et
un défi, démesurée, saisissante. Pareille à
un immense jeu d'échecs encombré de pièces.
»
Est-il vraiment possible de se perdre dans New York aujourd'hui,
d’être incapable d’y retrouver son chemin ? Aussi
paradoxal que cela puisse paraître, la mésaventure
à peine croyable de Marlon fait sourire et, dans le restaurant
de Pastor Gomez, elle est élevée au rang de légende
ou de fable, que l’on transmet oralement, inlassablement,
prenant les allures allégoriques d’un bon souvenir,
autant pour Marlon et ses compagnons que pour le lecteur : l’histoire
du garçon qui s’est perdu lui-même…
Blandine
Longre
(février 2004)

Editions
Métailié
http://www.metailie.info
http://www.jorge-franco.com/
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