Paraíso Travel
Traduit de l'espagnol (Colombie)
par René Solis
Editions Métailié, 2004


Fuir, se perdre, se retrouver.

La quête que déroule cette belle chronique du désespoir se fonde sur une intrigue de prime abord bien mince, mais c'est sans compter sur l'habileté de l'auteur à subvertir la chronologie des faits : le récit de son narrateur, Marlon Cruz, est chaotique, à l'image de son douloureux parcours, de ses peurs refoulées et de son impuissance maladive. Son histoire est d'abord celle d'une perte originelle qui reflète et annonce les autres pertes qu'il va vivre : perte des racines, du pays (la Colombie), perte de soi, des repères identitaires, mais surtout perte de Reina, sa petite amie, celle qui l’a pourtant convaincu de tout quitter pour l'accompagner à New York, clandestinement il s'entend.
Marlon est assis dans un bus qui l’emmène vers la Floride et tout au long de ce voyage sans heurts (bien différent de celui qui l’a mené aux États-Unis et qu'il nous racontera plus tard) il revient sur deux périodes bien distinctes qui ont bouleversé son existence : les mois qui ont précédé son départ pour les États-Unis, puis l'année de survie passée à New York, à la recherche de Reina. C'est malgré lui et surtout par amour (Reina a promis de se donner à lui dès qu'ils seraient à New York...) qu'il l’a suivie, ses craintes et ses pressentiments n'ayant pas eu raison de la ténacité de la jeune fille ; cette dernière lui a parlé d'une vague cousine déjà sur place, prête à les aider et c'est illégalement qu'ils font appel à une agence spécialisée dans le transport de clandestins, « Paraíso Travel »... Le voyage est un véritable choc et l'arrivée une brusque plongée dans un monde dont ils ne soupçonnaient pas l'existence ; une lente descente vers la désillusion les y attend ; alors que les deux amoureux ne sont là que depuis quelques jours, épuisés, sans un dollar en poche et sans papiers, le garçon sort de la chambre miteuse dans laquelle leurs rêves se sont échoués pour fumer sa dernière cigarette... Et il se perd dans New York. Débute une longue errance cauchemardesque durant laquelle Marlon n'est plus Marlon, comme si un autre que lui vivait dans la rue, à mendier, ne parlant pas un mot d'anglais. Plus de trace ni de Reina ni de l'immeuble où ils s'étaient réfugiés : New York les a quasiment engloutis quand « au terme de plusieurs jours de recherche, j'ai vu les lettres rouges sur fond jaune, un immense panneau qui disait : Tierra Colombiana. » : un petit îlot importé tout droit de sa terre natale, un mirage dans la jungle urbaine : le petit restaurant colombien de Pastor Gomez (qui le prend pour un fou) et de son épouse Patricia, une «sainte» qui aidera Marlon à faire les premiers pas dans sa nouvelle existence sans Reina.

L'histoire de Marlon et l’intensité du récit prennent littéralement à la gorge, les va-et-vient introspectifs et rétrospectifs s'accélérant, au fur et à mesure que Marlon s'approche de Miami — car il croit avoir retrouvé Reina après des mois passés à scruter des centaines de visages anonymes, à faire circuler l’unique photo qu'il possède... À travers la quête éperdue de Marlon, on découvre les conditions des clandestins en survivance, là où tout est censé être merveilleux. Le jeune homme est devenu « serveur » — c'est du moins ce qu'il raconte à ses parents — et il ajoute, pour lui-même, «comme tous ceux qui étaient partis pour aller nettoyer les chiottes mais qui mentaient et parlaient de prospérité, de succès, de réalisation du rêve américain, et même si nous avions du travail et la possibilité de caresser quelques dollars avant qu'ils soient engloutis en dépenses, nous étions encore plus mal barrés qu'avant de partir, parce qu'en plus nous nous sentions seuls, nous étions seuls, des naufragés en plein New York.»

Entre-temps, il a grandi, mûri, appris à ouvrir ses yeux et son cœur, à partager la vie des autres déracinés volontaires, à observer ses semblables et à les décrire avec beaucoup d'humour. Le roman fourmille de petits portraits à la fois drôles et pathétiques, des personnages habilement esquissés, souvent très attachants ; certains portent en eux une espérance et une joie de vivre incompréhensibles au regard de leur situation. Même si le pessimisme de Reina contamine parfois le récit (sa devise préférée « Autant se foutre en l’air » résonne comme un vieux refrain dans l'esprit de Marlon), la générosité jaillit là où on s'y attend le moins, et la compassion, voire l'empathie que l'auteur éprouve envers ces marginaux du bonheur transparaît à chaque page.

Ce roman d'apprentissage se double d’une vigoureuse critique de la Colombie et de sa situation socio-économique, qui encourage toute une population à rêver d'un ailleurs illusoire et parfois à passer à l'acte, une population qui, si l'on en croit le narrateur (et sans nul doute l'auteur), ferait mieux de prendre en main sa destinée, plutôt que de se bercer de faux espoirs ; quand Marlon fait la connaissance de ses futurs compagnons de « voyage », il les voit comme « de pauvres bougres auxquels on aurait même refusé l'entrée en enfer. On pouvait lire dans leur expression le désespoir et la fatigue de ceux qui ont épuisé toutes ses possibilités dans ce pays. Ce pays, c'est ainsi que nous l’appelons tous, en y mettant un accent péjoratif et une grimace de dégoût. Comme si ce pays avait été un chiffon sale, étranger, et non ce que nous avons tous fait de lui.» Dans le même temps, Marlon a conscience que ses chances sont bien maigres en Colombie, où même un jeune homme intelligent ne peut rentrer à l'université («les universités publiques, quand elles n'étaient pas en grève, étaient en faillite, ou il fallait être pistonné par un politicien, ou bien surdoué.») L'auteur ne fait pas non plus de cadeaux aux États-Unis et à l'exploitation sans vergogne de la misère d’autrui. Dans la plupart des descriptions, New York est à la fois un monstre dévorant et « une apothéose et un défi, démesurée, saisissante. Pareille à un immense jeu d'échecs encombré de pièces. »
Est-il vraiment possible de se perdre dans New York aujourd'hui, d’être incapable d’y retrouver son chemin ? Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la mésaventure à peine croyable de Marlon fait sourire et, dans le restaurant de Pastor Gomez, elle est élevée au rang de légende ou de fable, que l’on transmet oralement, inlassablement, prenant les allures allégoriques d’un bon souvenir, autant pour Marlon et ses compagnons que pour le lecteur : l’histoire du garçon qui s’est perdu lui-même…

Blandine Longre
(février 2004)

Editions Métailié
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