|
Une
journée particulière où prose et poésie
font bon ménage.
"Des
choses remarquables surviennent à chaque instant, devant
nous, mais nos yeux sont, comme le soleil, voilés par les
nuages (...) Si personne n'en parle, comment peut-on dire de ces
choses qu'elles sont remarquables ?"...
C'est dans ces
mots d'un père à sa fille que réside la clé
du titre, du roman tout entier et de l'écriture de Jon McGregor
: une poésie du quotidien qui s'attache à l'ordinaire
pour en faire jaillir, avec minutie et retenue, tout ce qu'il contient,
paradoxalement, d'extraordinaire. Il ne se passe pas grand-chose
dans ce premier roman, ou du moins, ce qui est évoqué
se déroule sur une seule journée, dans une rue quelconque
d'une ville sans nom : une journée exceptionnelle et banale
tout à la fois, durant laquelle se déroule une multitude
de faits ordinaires, un agrégat de petits événements
sans liens apparents, qui annoncent peut-être un fait extraordinaire...
Le style de
Jon McGregor emprunte habilement au cinéma et à la
photographie, tout particulièrement lorsque les événements
sont comme rembobinés puis projetés de nouveau, au
ralenti : l'on revit alors chaque mouvement, chaque déplacement
et chaque pensée, sculptés dans une langue parfaite,
suspendus sur la page. La poésie de Jon McGregor est une
poésie de l'instantané, à l'image des polaroïds
que prend le jeune homme du numéro 18, celui qui s'est autoproclamé
archéologue de sa rue, pratiquant "l'archivage urbain"
avec sérieux, comme si sa vie en dépendait ; il ne
cesse de prendre, à leur insu, des photos de ses voisins,
des gens qu'il connaît pourtant à peine : au numéro
19, une famille tout ce qu'il a de plus normal, les Nawaz, dont
les deux garçons jumeaux passent leur temps à jouer
des tours au voisinage ; au numéro 20, un vieux couple d'amoureux,
au 12 un jeune homme rêvant de sa première voiture,
au 17 un groupe de jeunes qui vient de passer une nuit blanche,
au 13 un petit garçon et son inséparable tricycle
rouge, au 11 un étudiant aux Beaux-Arts, au 16 un homme veuf
et sa petite fille de cinq ans... Et au 22, une jeune fille blonde,
dont le visage hante l'archiviste local. Cette jeune fille, nous
la retrouvons trois ans plus tard, alors que le souvenir de cette
journée particulière refait surface ; se demandant
comment personne n'avait pu prévoir l'inévitable dénouement
de cette accumulation d'événements miniatures, qui
se lisent alors comme des présages. Tout en se remémorant
le passé, elle ne peut s'empêcher de nous faire part
peu à peu de son désarroi, car une chose remarquable
(banale mais aussi extraordinaire) lui est arrivée à
elle aussi... Par hasard, elle fait la connaissance d'un jeune homme
qui semble la connaître sans l'avoir jamais vue : c'est le
frère jumeau du garçon du numéro 18... Une
rencontre qui la replonge encore davantage dans l'univers de cette
journée de fin d'été, trois ans plus tôt.
| L'intrigue
n'a rien d'extraordinaire en soi, mais les personnages l'habitent
véritablement et leur présence est rendue palpable,
une sensation qui bouleverse le lecteur, au fur et à
mesure qu'ils perdent de leur anonymat ; l'auteur esquisse
ainsi une philosophie du quotidien dans laquelle chaque instant
de l'existence devient un moment capital et unique ; à
travers quelques gestes quotidiens, de brèves histoires
humaines encadrées par une narration panoramique habilement
menée (on pense sans mal à Raymond
Carver et ses tranches de vie) et quelques excellentes
descriptions du silence qui plane sur la ville au petit matin
(d'authentiques poèmes en prose), l'auteur parvient
à profondément émouvoir et à montrer
comment les destinés individuelles se télescopent
et s'entremêlent : un peu comme si une force collective
poussait malgré eux les êtres humains à
se rapprocher, à aller au-delà de l'indifférence
urbaine que nous connaissons tous, même s'ils s'imaginent
apprécier leur solitude. If
nobody speaks of remarkable things est un
premier roman indispensable, une authentique éclosion
littéraire et poétique à ne pas manquer.
Blandine
Longre
(janvier
2003)
|
|

Bloomsbury
http://www.bloomsburymagazine.com
|