if nobody speaks of remarkable things
(Bloomsbury, 2002)

Fenêtres sur rue
traduit de l'anglais par Anne Damour
Rivages - parution poche 2008

 

 

Une journée particulière où prose et poésie font bon ménage.

"Des choses remarquables surviennent à chaque instant, devant nous, mais nos yeux sont, comme le soleil, voilés par les nuages (...) Si personne n'en parle, comment peut-on dire de ces choses qu'elles sont remarquables ?"...

C'est dans ces mots d'un père à sa fille que réside la clé du titre, du roman tout entier et de l'écriture de Jon McGregor : une poésie du quotidien qui s'attache à l'ordinaire pour en faire jaillir, avec minutie et retenue, tout ce qu'il contient, paradoxalement, d'extraordinaire. Il ne se passe pas grand-chose dans ce premier roman, ou du moins, ce qui est évoqué se déroule sur une seule journée, dans une rue quelconque d'une ville sans nom : une journée exceptionnelle et banale tout à la fois, durant laquelle se déroule une multitude de faits ordinaires, un agrégat de petits événements sans liens apparents, qui annoncent peut-être un fait extraordinaire...

Le style de Jon McGregor emprunte habilement au cinéma et à la photographie, tout particulièrement lorsque les événements sont comme rembobinés puis projetés de nouveau, au ralenti : l'on revit alors chaque mouvement, chaque déplacement et chaque pensée, sculptés dans une langue parfaite, suspendus sur la page. La poésie de Jon McGregor est une poésie de l'instantané, à l'image des polaroïds que prend le jeune homme du numéro 18, celui qui s'est autoproclamé archéologue de sa rue, pratiquant "l'archivage urbain" avec sérieux, comme si sa vie en dépendait ; il ne cesse de prendre, à leur insu, des photos de ses voisins, des gens qu'il connaît pourtant à peine : au numéro 19, une famille tout ce qu'il a de plus normal, les Nawaz, dont les deux garçons jumeaux passent leur temps à jouer des tours au voisinage ; au numéro 20, un vieux couple d'amoureux, au 12 un jeune homme rêvant de sa première voiture, au 17 un groupe de jeunes qui vient de passer une nuit blanche, au 13 un petit garçon et son inséparable tricycle rouge, au 11 un étudiant aux Beaux-Arts, au 16 un homme veuf et sa petite fille de cinq ans... Et au 22, une jeune fille blonde, dont le visage hante l'archiviste local. Cette jeune fille, nous la retrouvons trois ans plus tard, alors que le souvenir de cette journée particulière refait surface ; se demandant comment personne n'avait pu prévoir l'inévitable dénouement de cette accumulation d'événements miniatures, qui se lisent alors comme des présages. Tout en se remémorant le passé, elle ne peut s'empêcher de nous faire part peu à peu de son désarroi, car une chose remarquable (banale mais aussi extraordinaire) lui est arrivée à elle aussi... Par hasard, elle fait la connaissance d'un jeune homme qui semble la connaître sans l'avoir jamais vue : c'est le frère jumeau du garçon du numéro 18... Une rencontre qui la replonge encore davantage dans l'univers de cette journée de fin d'été, trois ans plus tôt.

L'intrigue n'a rien d'extraordinaire en soi, mais les personnages l'habitent véritablement et leur présence est rendue palpable, une sensation qui bouleverse le lecteur, au fur et à mesure qu'ils perdent de leur anonymat ; l'auteur esquisse ainsi une philosophie du quotidien dans laquelle chaque instant de l'existence devient un moment capital et unique ; à travers quelques gestes quotidiens, de brèves histoires humaines encadrées par une narration panoramique habilement menée (on pense sans mal à Raymond Carver et ses tranches de vie) et quelques excellentes descriptions du silence qui plane sur la ville au petit matin (d'authentiques poèmes en prose), l'auteur parvient à profondément émouvoir et à montrer comment les destinés individuelles se télescopent et s'entremêlent : un peu comme si une force collective poussait malgré eux les êtres humains à se rapprocher, à aller au-delà de l'indifférence urbaine que nous connaissons tous, même s'ils s'imaginent apprécier leur solitude. If nobody speaks of remarkable things est un premier roman indispensable, une authentique éclosion littéraire et poétique à ne pas manquer.

Blandine Longre
(janvier 2003)

 


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