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du
même auteur :
• Visites / Variations sur la mort (L'arche éditeur,
2002)
• Le Manuscrit des chiens
III (L'arche éditeur, 2002)
Portrait en ligne
Et
la nuit chante est mis en scène par Frédéric
Bélier Garcia au Théâtre
du Rond-Point (Paris) à partir du 25 février 2003
(jusqu'au 6 avril 2003)
Quand
l’un s’ennuie, l’autre souffre
Il
se lève, reste là immobile, puis elle le rejoint et
le prend dans ses bras, elle se serre contre lui, et pendant qu’ils
s’étreignent le téléphone sonne deux
fois, ils ne bougent pas, puis elle va vers la gauche, s’arrête,
se retourne, et il prend le manteau, la rejoint, lui tend le manteau,
elle l’enfile et le manteau est très long, puis elle
lève le bras, lui fait un petit signe de la main et sort
par la gauche. Il va jusqu’au lit, s’assied sur le bord
du lit et le téléphone sonne de nouveau, il s’allonge
sur le lit, se glisse sous la couette, le téléphone
sonne encore une fois. La lumière baisse. Noir. (4ème
de couverture)
Pas de révolution
dans le théâtre de Jon Fosse mais une surprise de taille.
En effet, si Et la nuit chante s’inscrit
tout naturellement dans la lignée de ses précédentes
pièces, elle introduit un nouveau personnage, et pas des
moindres, puisqu’il s’agit, chose inédite dans
l’univers du norvégien, d’un bébé.
Il ne tient, certes, qu’un rôle secondaire mais occupe
néanmoins une position périphérique qui lui
confère une importance dramaturgique certaine. Quand ses
pleurs ne rythment pas les silences et autres tentatives de dialogues
de sourd entre ses parents, jeune couple déliquescent et
ravagé par l’ennui ; il pèse de toute sa naissance,
retenant la jeune femme en passe de faire un choix décisif
contre la neurasthénie de son pathétique écrivain
de petit ami. Parfaite captation de la gangrène amoureuse,
Et la nuit chante débute comme
n’importe quelle pièce de l’auteur norvégien.
Décor triste et banal, situation anodine, personnage atone,
et pourtant comme d’habitude on est bientôt soumis à
de fortes pressions, le moindre geste, la plus petite, la plus insignifiante
action, sous-tendue par un nombre incommensurable de tensions menant
à des actes forts, violents, irréversibles. Car si
d’aucun prétendront que Fosse ennuie, force est de
constater l’excellence du norvégien dans la création
du malaise entre les êtres. Du reste, la Norvège et
ses villages perdus dans les montagnes inaccessibles et les vallées
tortueuses se prêtent fort bien aux drames qui se jouent,
bien que l’action pourrait tout aussi bien prendre place en
de tout autre lieu : ses pièces n’en perdraient pas
de leur intensité ou plutôt de leur non-intensité.
Datant de 1998,
Et la nuit chante ne déroge pas
à la règle et délivre un courant alternatif.
Le couple patauge dans le morne quotidien, angoisse à l’idée
des prochaines visites parentales, se noie dans des querelles superficielles,
sombre dans les petites habitudes, et le mal de s’insinuer
dans les moindres parcelles de la maison que l’on ne peut
raisonnablement quitter. Et pour cause, l’enfermement, thème
majeur de Fosse, induit un bouillonnement des sens, l’exacerbation
des sensations qui poussées à leur paroxysme débouchent
sur une prise de position, une action forte et unilatérale,
sur un irrévocable changement : le calme avant la tempête.
Là est la grande force de l’auteur. Peu d’action
mais quand celle ci survient, elle est brutale, violente et sans
appel, comme un coup de fusil.
Hiver,
quant à elle, revient aux charmes éthérés
d’une pièce comme Le Fils
et relate une rencontre toute simple. Sur un banc d’un jardin
public, une femme incohérente, désespérante,
insatiable s’adresse soudain à un homme terne, veule
et sans passion. Une histoire d’amour selon Jon Fosse en quelque
sorte… L’homme rate un rendez-vous de travail pour se
lancer dans une relation qui naît d’un pur hasard, d’un
mot prononcé fortuitement, sans y penser, dans un mouvement
de gratuité, ou presque, des plus totales, dans une inconséquence
extrême. L’auteur ordonne alors un jeu pervers où
la femme se donne sans compter, sans raison, sans explication, dans
le don de soi, porté par une sorte de foi inconsidérée
puis change, se détourne, reprenant ses billes comme une
enfant capricieuse, fière de son forfait. La jeune femme
incohérente, désespérante, insatiable figure
une Marie-Madeleine incolore et inodore répétant inlassablement
les mêmes mots comme pour les faire exister, les rendre palpable
dans l’air. C’est peut être bien dans une quête
de sens que se lance Jon Fosse. Les motifs sont les mêmes
d’une pièce à l’autre et il n’est
pas impossible que cet auteur, trop joué, souvent raillé,
sous-estimé, surestimé - c’est selon - se soit
bel et bien investi d’une tâche herculéenne :
que les mots retrouvent enfin leur poids, leurs sens, qu’ils
soient (ré)investis, non pas comme chez Olivier
Py dans son Épître aux jeunes acteurs,
mais dans la répétition machinale afin de s’étonner
à nouveau, de se rendre maître de la matière,
de croire en la parole en tant que pensée éprouvée
et transmise à l’autre, avec pour but l’éternelle
répétition de cette jouissance du langage, du dire,
pareil aux mouvements de balancier des enfants autistes. Son travail
primaire, son langage préhistorique, n’est sans doute
que le début d’une longue exploration dans les cavités
buccales de l’être humain, d’un lent ré-apprentissage
de la langue pour qu’enfin l’amour perdure dans le temps,
chanté qu’il serait alors par les mots transformés
en des traces concrètes et visibles dans l’air, colporteurs
d’un bonheur immuable.
Philippe
Beer-Gabel
(février 2003)

http://www.arche-editeur.com
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/F/fosse2.htm
http://www.theatredurondpoint.fr
http://www.literature2000.org/bergen/eng/jon/
http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/fosse/pdgjf.htm
http://www.colline.fr/site/lexi4fos.htm
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