Visites / Variations sur la mort
Traduit du norvégien par Terje Sinding
(L'arche éditeur, 2002)

 

Variations sur la mort
du 8 octobre au 7 novembre 2003

au Théâtre National de la Colline
15, rue malte-brun
75980 PARIS CEDEX 20
Tél location 01 44 62 52 52


mise en scène Claude Régy
texte français Terje Sinding

scénographie Daniel Jeanneauteau, Sallahdyn Khatir
lumière Dominique Bruguière
costumes Dominique Fabrègue
assistant mise en scène Alexandre Barry
assistant lumière Rémi Godfroy
assistant dramaturgie Sébastien Derrey

avec Guillaume Allardi, Axel Bogousslavsky, Olivier Bonnefoy, Valérie Dréville, Bénédicte Le Lamer

création des Ateliers Contemporains
coproduction
Théâtre National de la Colline, le Festival d\'Automne à Paris et le Théâtre national de Bretagne-Rennes

avec le soutien de Pierre Bergé

avec l\'aide à la création d\'oeuvres dramatiques du Ministère de la Culture - DMDTS

 

Car presque tout change
Disparaît
Devient autre chose
Ce qui ne changera jamais
C'est la pluie dans ses cheveux
Un soir
A cet endroit précis
A ce moment précis

Mélancholia II chez l'éditeur belfortain Circé, aujourd'hui Visites / Variations sur la mort et bientôt Le manuscrit des chiens chez l'Arche éditeur, les publications des livres de Jon Fosse fleurissent sur les étagères des libraires en cette fin de printemps. Depuis 1998, l'auteur norvégien s'est taillé une place prestigieuse dans la confrérie des auteurs contemporains. Mis en scène à plusieurs reprises ces trois dernières années, à la Tempête, au théâtre de la Bastille ou encore à la Colline, (on retiendra surtout Le Nom monté par Thomas Ostermeier et Mélancholia-Théâtre par Claude Régy), Jon Fosse impose son style si particulier, entre tableau naturaliste d'un drame en cours et langueur d'un temps depuis longtemps révolu.
Visites et Variations sur la mort n'échappent pas à la règle et s'inscrivent dans la continuité des précédentes pièces de l'auteur, originaire de la petite ville portuaire d'Haugesund. Si ces deux pièces ne révolutionnent pas le théâtre du norvégien dans leur densité, l'atmosphère et leurs composantes (des gens moyens pris au piège de situations quotidiennes médiocres et inévitables) elles franchissent le cap de la monotonie et du malaise comme trame narrative. Ces éléments jusqu'alors omniprésents se métamorphosent par extension en de sombres rapports de force et d'intimidation. Se dégage, pour ainsi dire, une violence moins sourde que par le passé, plus tangible, plus concrète. Les mots claquent, atteignent leur cible, sont moins torturés, plus incisifs.
La richesse de ces peu de mots répétés, le timing qui préside l'action, la perversité, la cruauté, l'obstination, la persistance des questions qui rôdent et sautent à la gueule des personnages prennent une ampleur considérable chez Fosse plus que chez tout autre auteur. Les didascalies invitent à un dispositif scénique sobre et dépouillé et le peu de mouvement général mène à la lente désagrégation de l'être par le temps qui détruit tout. Son univers implacable avorte tout espoir d'une nouvelle vie qu'il assimile à un recommencement d'efforts vains et inutiles. L'incommunicabilité, grand thème du dramaturge, se stratifie, se fige, prend place dans des espaces exigus loin des vastes paysages nordiques vantés dans les brochures de voyages.
La problématique demeure toujours la même. Les constats pleuvent : " Tu ne peux pas rester là, vivre comme ça, il faut que tu fasses quelque chose. " et l'ensemble de ses pièces constitue une cosmogonie de solitude et d'errance. Dès lors, qu'il soit beaucoup question de déménagement dans ces deux textes qui s'enchâssent à la perfection - Variations sur la mort, étant une suite probable de Visites - relève de la suite logique d'un travail amorcé depuis bien longtemps maintenant. La perspective d'un changement de lieu, autre grand thème de Fosse, climax de l'action, contient les germes d'une renaissance comme il sonne l'heure des regrets et de la nostalgie. Ainsi, largement entamée par la vie, Silv, caricature du mal-être, fille n'ayant jamais passé le seuil de l'âge ingrat, renfermée, sans amies et irrésistiblement attirante par cette passivité consentie comme mode de vie, incite à ce qu'on abuse d'elle. La porte de sa chambre d'enfant qu'il ne faut fermer, trace d'une existence autre, d'un avant cette morne destinée, la maintient en vie, la relie avec la vie extérieure. Et la mère, encombrante, de préparer une fête pour les 19 ans de sa fille… Les années ont si vite passées. Elle n'en a plus aucun souvenir, si ce n'est par la réminiscence des disputes de ses enfants affleurant inexorablement au souvenir d'un nounours aux oreilles constamment démantibulées du corps. Cette scène ressemble à s'y méprendre à celle de "Fucking Amål" de Lukas Moodysson où une jeune fille se retrouve seule avec ses parents dans l'attente que quelqu'un vienne à ce simulacre de fête anniversaire. Mais là où dans le film du suédois, l'adolescente en proie au doute quant à sa sexualité trouve l'absolution dans la fuite qui la conduit à trouver l'âme sœur, Silv, elle, faillit, sort faire une promenade dans les rues désertes de cette province, de cette ville qui "n'est pas si mal" comme chacun se plaît à le dire, et ne trouve rien, aucun réconfort. Finalement, les personnages de Fosse sont pareils à ce nounours. Partiellement arrachés à eux-même, enfermés en leur fort intérieur, ils vivent d'un manque qu'ils cuvent en silence, éventuellement se distraient-ils en faisant des enfants - activité comme une autre - ou bien en ayant des amants, afin de se donner l'illusion d'une existence par le ressenti, même par celui d'un contact physique froid et impossible. Rien n'y fait, le temps, la lumière leur passent dessus, régissent leur vie de A à Z. Le corps, corps anéanti, anesthésié par le lent travail d'évidement de la vie quotidienne, corps répudié pour symphonie de personnages monolithiques n'ayant jamais passé les brimades de l'enfance, corps se lovant dans un inconfortable néant, il vaque à ses affres au fond d'un canapé IKEA le corps.
Dans Variations sur la mort, le corps passif somatise, prend de l'âge et connaît de profonds bouleversements tel La jeune femme en passe d'accoucher d'un enfant ou L'homme âgé ne supportant plus le visage de sa compagne. Il cherche résidence, ce corps en inadéquation avec l'esprit, dans un sous-sol miteux, il cherche terre d'accueil, ce corps, qui voudrait bien vivre loin de l'aliénation du quotidien.
Advient la résignation pure et simple, la chair humaine d'autrui étant inapte à réconforter, à générer un peu de chaleur, La fille suit L'ami tant et si bien qu'elle tombe bientôt à l'eau dans la nuit noire… Paralysés, engoncés dans des corps morts et incapables de s'exprimer sans en pâtir, la violence, la perversité de l'esprit animent ces pantins pour enfin qu'ils saisissent au vol un peu de ce qui leur fait mal. La langueur des pièces de Jon Fosse - dissipons toutes hypothèses selon lesquelles le théâtre de Fosse serait ennuyeux - est incomparable. Loin de provoquer l'ennui, elles dégagent, à l'inverse, la force des grands drames tragiques sans jamais recourir aux artifices et illustrent à merveille la déflagration que provoque le battement d'aile d'un papillon.

Philippe Beer-Gabel
(juin 2002)



Aux éditions de L'Arche
• Quelqu'un va venir
• Le Nom - L'enfant septembre 1998
• Jamais nous ne serons séparés / Un jour en été / Dors mon petit enfant
Trois pièces: Octobre 2000

Aux éditions P.O.L
Mélancholia, avril 1998


http://www.arche-editeur.com

du même auteur : Le Manuscrit des chiens III
(L'Arche éditeur, sept 2002 - Théâtre Jeunesse)
Et la nuit chante / Hiver L'Arche éditeur, 2003

http://www.arche-editeur.com/Catalogue/F/fosse2.htm

http://www.pol-editeur.fr/catalogue/ficheauteur.asp?num=332

http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/fosse/pdgjf.htm

http://www.rideaudebruxelles.be/saison/quelquun/presse.html

http://www.colline.fr/site/lexi4fos.htm