portrait
 

 

Variations sur la mort / Visites (L'Arche, 2002)

Le Manuscrit des chiens III (L'Arche éditeur, sept 2002 -Théâtre Jeunesse)

Et la nuit chante / Hiver L'Arche éditeur, 2003

 

De la parole sourd la lumière

Violents, tourmentés, monomaniaques. Hommes et femmes halètent dans le noir. Ils invoquent le retour d'un être aimé, d'un souvenir d'enfance, d'une sensation corporelle. L'écriture tourbillonnante de Jon Fosse relève de la compulsion : débit monocorde, atonal, rythme martial, répétitions étourdissantes de même mots forment un bloc inaltérable. Aux prises avec un mal être - entre masturbation mentale et crise de paranoïa - empreints d'une récurrente neurasthénie, ses personnages se meuvent presque contre leur volonté ; en proie à d'incessants va et vient d'images intérieures dont on ne sait jamais si elles sont fantasmées ou non. Sans identité, sans repères, enfermés dans un mutisme où surgit parfois un bredouillement, ils demeurent dans une pesante déréliction au milieu d'un univers d'une parfaite neutralité, n'étant pas sans suggérer le mythe d'un monde originel, précédant la présence d'un quelconque Dieu.

En pleine aporie, ces psychotiques se noient, paradoxalement, dans le flot ininterrompu et discontinu d'une parole, elle-même remplie de silence. De cette apparente inertie sourd alors une langue hachée, hésitante, proche du métalangage, convoquant des forces obscures : celle des éléments naturels. Dès lors, naissance ou disparition de la lumière dépend d'une possible prise de parole de la part d'êtres désincarnés dans le langage. La folie se répand dans la complexion de ces individus réduits à une interminable attente et le virus - la mélancolie - s'insémine en leurs pores par un acte théâtral pur et simple : proférer une parole.

Au-delà d'une écriture scénique (voir cinématographique) très marquée, la singularité de Jon Fosse réside dans l'importance accordée aux changements atmosphériques : diffractions de la lumière, baisse de la température sont perceptibles ; les sons surtout, petit à petit, prennent place au sein de cet univers pastoral, jusqu'à vampiriser l'espace et le rendre proprement inhabitable tel que dans la mise en scène de Thomas Ostermeier (Le nom). En outre, le monde semble sans temporalité, sommairement représenté par une maison à la campagne, une église ou bien encore un arrêt de bus qui sont autant de lieux vierges où naissent la mélancolie de Fosse. Le temps est en somme comme suspendu et propice à ce que cette mélancolie, agrémentée d'une imperceptible perversité, tourne à la folie. Rares sont les auteurs à avoir fait naître une telle sensitivité, une telle tension intérieure d'une écriture au premier abord formelle, factuelle, mais qui devient vite convulsive tant par sa teneur que dans sa structure circulaire.

Les textes de Jon Fosse posent aussi de vrais problèmes de mise en scène, celle du corps et de sa mise en abyme dans la mélancolie: comment représenter, au théâtre, l'état de mélancolie sans tomber dans l'écueil de l'hermétisme ou du naturalisme ? La réponse est peut être à chercher du coté de chez Claude Régy (Melancholia-Théâtre ) dans l'éprouvante mise en scène du livre, à la limite du supportable, où il traduit parfaitement l'état mental de personnages au bord du gouffre. La radicale mise en scène de Claude Régy, pour qui l'obscurité renferme la lumière, fut accompagnée tout au long de la représentation d'une gêne palpable et de réactions pour le moins violente : toussotements, départs impromptus, difficulté à supporter l'obscurité, éléments matérialisant un rejet sincère de la représentation de la mélancolie. C'est de cette même mélancolie que se dégagent chez Fosse quelques moments de grâce dans l'immobilité, l'instant suspendu dans cette perpétuelle représentation d'un mouvement dans l'immobilité : l'humilité.

Philippe Beer-Gabel
(octobre 2001)



Aux éditions de L'Arche
• Quelqu'un va venir
• Le Nom - L'enfant septembre 1998
• Jamais nous ne serons séparés / Un jour en été / Dors mon petit enfant
Trois pièces: Octobre 2000

Aux éditions P.O.L
Mélancholia, avril 1998

 

http://www.arche-editeur.com

http://www.arche-editeur.com/Catalogue/F/fosse2.htm

http://www.literature2000.org/bergen/eng/jon/

http://www.pol-editeur.fr/catalogue/ficheauteur.asp?num=332

http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/fosse/pdgjf.htm

http://www.rideaudebruxelles.be/saison/quelquun/presse.html

http://www.colline.fr/site/lexi4fos.htm

http://www2.lesinrocks.com/DetailEvenement.cfm?iditem=84826&idheading1=7