Les Lumières de Bullet Park
Titre original : Bullet Park
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par
Dominique Mainard
Le Serpent à Plumes, 2003

 

Un univers doré et des existences fragiles

John Cheever (1912-1982) est surtout célèbre pour ses nouvelles (il a obtenu pour celles-ci le prix Pulitzer en 1978) mais même s’il a servi de maître pour Raymond Carver, il reste finalement peu connu. Depuis plusieurs années, Dominique Mainard (auteur de Leur histoire aux Editions Joëlle Losfeld) a décidé de réintroduire son œuvre en France en traduisant deux recueils de nouvelles pour le Serpent à Plumes : Insomnies et L’Ange sur le Pont, avant de présenter ici l'un des rares romans de l’écrivain.

Tout pourrait être parfait pour la famille Nailles, propriétaire d’une belle demeure dans les quartiers chics de Bullet Park et pourtant… Depuis qu’un de leurs voisins a été happé par un express, le père, Eliot Nailles, a la phobie des trains et ne peut se rendre à son bureau de New-York sans avoir absorbé des tranquillisants (qu’il se procure sous le manteau). A moins que ce ne soit son métier de représentant pour Spang, un bain de bouche qui donne une bonne haleine, qu’il ne cherche à fuir inconsciemment. La mère, Nellie, semble à peu près heureuse bien que l’on perçoive chez elle un sentiment de malaise et de frustration. Quant au fils unique, Tony, il se trouve un beau jour tellement triste qu’il refuse désormais de quitter son lit. A la messe, les Nailles rencontrent de nouveaux arrivants à Bullet Park, les Hammer ; le destin a prévu de réunir ces deux familles (en anglais, "nail" signifie clou et "hammer" marteau) de manière tragique. En effet, Paul Hammer, qui a vécu une enfance malheureuse (né hors mariage, non reconnu par son père, abandonné par sa mère, il est recueilli par sa riche grand-mère paternelle), est un être torturé, miné qui plus est, par un mariage raté et il a décidé qu’il «était judicieux de crucifier un homme».

Face aux Lumières de Bullet Park, le lecteur reste perplexe car il semble tenir deux romans – ou plutôt deux nouvelles – entre les mains. Le premier est constitué par la peinture minutieuse de la famille Nailles et du milieu social qu’ils symbolisent, exercice dans lequel excelle John Cheever, lui qui sait mettre en avant les travers de chacun comme dans ce court mais décisif portrait d’un professeur de Tony : « Elle aurait pu être jolie – elle était mince, ses traits étaient fins – mais sa peau était cireuse et dans la lumière crue, on distinguait quelques poils sur son menton ». La seconde partie, consacrée à la biographie de Paul Hammer, est malheureusement bien moins intéressante et d’un style fort différent : Cheever, qui utilisait la troisième personne pour observer froidement les Nailles choisit maintenant de parler à la première personne. Quant au dénouement, le passage à l’acte de Hammer, il vient à point nommé rehausser l’intérêt des Lumières de Bullet Park, roman fort inégal.

Anne Weber
(août 2003)

Le Serpent à Plumes
http://www.serpentaplumes.com

www.kirjasto.sci.fi/cheever.htm