de Bernard Jeanjean

Film français (2003) durée : 1h 25mn
sortie le 4 Août 2004
avec Marina Foïs, Julien Boisselier


Il est des petits films qui nous font changer d'avis...

Il y a des soirées où l'on fuit un peu le bonheur surfait, et où une belle surprise nous guette... On se retrouve alors devant un petit film, J'me sens pas belle, dont la programmatique inaugurale nous fait vaguement sourire. Et même si le film de trentenaire célibataire parisien s'avère souvent stéréotypé et nauséeux à l'extrême, il est des petits films qui nous font changer d'avis...

Ici l'on rencontre un huis-clos humain, théâtral dans son dépouillement, respectant les sacro-saintes unités de temps (une soirée), de lieu (chez Fanny, alias l'excellente Marina Foïs, échappée des Robin des Bois), d'action (la rencontre amoureuse). L'argument est simple : quand Fanny se décide à inviter un collègue de travail, Paul, (le très charmant Julien Boisselier, à l'affiche de Clara et moi avec Julie Gayet et de Tout le plaisir est pour moi, avec Marie Gillain) ; elle se déguise, se démène et feint la nymphomanie pour ne pas sombrer dans l'indifférence. Marina Foïs quitte alors son rôle de jeune femme délurée ou déjantée, toujours un brin "fille perdue", exit les "cheveux gras" (Filles perdues, cheveux gras, de Claude Duty, toujours avec Marina Foïs) le désordre capillaire sera celui d'une nuit partagée. J'me sens pas belle ressemble bel et bien à du théâtre filmé : le dénouement transparaît dès le début et l'important réside surtout dans la qualité des dialogues, la finesse des déplacements, et la révélation des "coulisses" (en l'occurrence la cuisine de Fanny, l'envers du décor, où la jeune femme se réfugie quand elle cesse de jouer la comédie). Oscillant entre caricature et revirements de situation un tantinet faussés, l'histoire révèle surtout une sorte d'impératif catégorique opppressant et ravageur : l'obligation du couple, et du bonheur, érigés par la société.

Dans une première partie, focalisation sur Fanny, qui s'invente une vie trépidante, fait sonner son propre téléphone, affiche une part masculine et se ment allègrement, avant tout à elle-même. L'envers du décor : la voix d'Isabelle Nanty, Lolotte, meilleure amie attentive qui exige, en écho au spectateur, la sincérité du personnage, comme nous de la comédienne, en écrivant (par texto!) la véritable règle cinématographique et humaine : "N'en fais pas trop". Au fond Fanny se sent seule, et ne se sent, de fait, pas bien belle. Elle accumule vrais et faux ratages, retient Paul chez elle, mais ne peut s'auto-persuader d'une satisfaction ou d'un besoin strictement sexuels.

Seconde partie, changement de point de vue, le remarquable Julien Boisselier prend la relève. De petit type coincé il laisse affleurer une vérité d'être, une part de féminin. Frôlant le ridicule (la danse ésotérique au cours de laquelle il se dévoile, pour notre plus grand plaisir, dans tous les sens du terme) il devient troublant, bouleversant et sincère.

Paroles du quotidien, mise en scène des corps qui se rapprochent et des regards emplis de douceur. Erving Goffman, sociologue, parlait de "mise en scène de la vie quotidienne", de rites et interactions conversationnels, Paul Grice de "théorie des faces", où chacun exhibe une face positive de soi (réussite, apparences), pour mieux préserver une face négative (univers du doute et du secret). D'où la nature bicéphale, exemplaire et complexe, du compliment (de mise dans la rencontre amoureuse) : formulé par la face positive, il atteint la face négative, cachée, de l'autre. Dans le film, les faces s'entremêlent. Fanny déblatère contre elle-même de futiles faiblesses, dans une énumération convulsive et décalée des angoisses "complexées" de la femme moderne, tandis que Paul, moins paumé sans doute, la regarde, amusé, et la désire.

Le spectateur assiste à cette rencontre fébrile, à ses prémices balbutiantes, et se laisse guider par le jeu juste des acteurs, sans tricheries cinématographiques. Croirait-on in fine au prince charmant, à l'âme soeur ? Non. Pas plus qu'hier. La chanson entonnée par Marina Foïs, et reprise au générique par effet de cadre, nous le rappelle ironiquement. L'on se prend plutôt à croire à la sensibilité de deux individualités, au parti-pris d'un cinéma d'auto-dérision, retranché dans les interstices humains.
Un petit film donc. Mais à la réflexion, ce petit film deviendra grand.

Elise Pavy
(septembre 2004)

http://www.snd-films.com/film.asp?ID=71