The Black Sunday
de Jacqueline Merville

Editions des femmes, 2005

Entretien avec l'auteure



 

A l'assaut du corps, du coeur et de l'esprit.

Le 26 décembre 2004, quand la vague frappe, Jacqueline Merville est à Mahabalipuram, un village du Tamil Nadu, en compagnie de son ami SK. C’est sur la terrasse de l’hôtel qu’elle croit son heure venue, quelques secondes qui la laissent bouleversée, tandis que le flot des eaux mortelles s’arrête avant d’atteindre son refuge, des instants qu’elle ne cessera de revivre, en boucle, les jours et les semaines qui suivront l’événement : « le seul réel est cet instant sur la terrasse au bord du rivage détruit de l’océan indien », un instant qui «refuse chaque mot, chaque pensée » et à partir duquel « rien ne peut être bâti. »

Ce texte économe et percutant relate le tsunami telle qu’elle l’a vécu, dans l'instant et dans l'après, et fouille avec obstination les décombres sous lesquels tout son être a été enfoui, explore sans répit les conséquences psychiques et humaines que la vague a engendrées, ne se contentant pas de tuer ou tout de détruire sur son passage, mais épuisant les sensations, éreintant le corps nauséeux, égarant l’esprit et submergeant la pensée de l’auteure, qui fait désormais partie du camp des « rescapés », une espèce humaine à part, déjà morte à sa façon.
La catastrophe est tout sauf « naturelle », échappe aux lois de ce monde et en a révélé une autre, celle de la fragilité, de « la vulnérabilité de l’espèce humaine» face à l'incontrôlable ; le tsunami annihile toute croyance, toute métaphysique, des «vernis» effrités en quelques secondes.

Le tsunami aurait-il été une fin du monde inachevée qui en annoncerait une plus immense encore ? La fin des temps et de l’espèce humaine – la prise de conscience est paradoxalement révélatrice, et a fait naître la sensation d’être véritablement au monde : l’acquisition d’une lucidité aiguisée par le souvenir qui s'accumule au présent : « un dévoilement dont on cerne mal les mots, et la nature, mais on sait que quelqu’un en soi existe maintenant. Une part de soi inconnue, autre, s’est mise à respirer, réclamer. » Et la limpidité du texte reflète cette terrifiante lucidité nouvellement acquise.

Jacqueline Merville évoque le tsunami avec intensité, à travers quelques images frappantes et des obsessions récurrentes, si bien que nous partageons ses moindres sensations (la peur indélébile, même des semaines plus tard, quand elle se retrouve au bord d’une autre mer, l’impuissance face à l’insupportable, ce « brusque renversement de l’être » qui lui a fait perdre tout repère) et il nous semble subir à notre tour la violence du tumulte des eaux, voir les cadavres méconnaissables ou les femmes qui se frappent le ventre en hurlant.
Mais jamais le témoignage « à chaud » que nous offre Jacqueline Merville ne cède au spectaculaire, à l'obscénité du sensationnel, ou à la froideur scientifique : il se construit autour de quelques sensations omniprésentes, progressant en spirale, de la chose ressentie à la chose pensée, de l’empirique à l’analytique, dévoilant peu à peu une clarté intellectuelle que dissimulait l'obsurcissement du traumatisme initial, d'abord incompréhensible : le texte, obsessif, revient avec acuité sur la permanence de la terreur et les sentiments contradictoires ; un parcours poétique tâtonnant, qui navigue à vue, qui hésite puis s’affirme pour mieux circonscrire la signification de cette dévastation radicale. En quête d’un sens à donner à la fragilité humaine, tâchant de trouver réparation (mais sans s’autoriser à oublier), de percer l’énigme de ce grand bouleversement liquide et fuyant, en cherchant enfin à pouvoir le dominer par l’esprit : texte inoubliable et poignant, The Black Sunday démontre combien les mots, au-delà de toute poétique, ont aussi pour fonction de remettre de l’ordre dans le chaos du monde et dans celui des pensées et des convictions (philosophiques, humanistes ou religieuses…) durablement ébranlées.

Blandine Longre
(avril 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

 

 

 

 

 

"Une lutte contre l’oubli"

Entretien avec Jacqueline Merville, à propos de The Black Sunday.

A quel moment vous êtes-vous lancée dans ce récit ? Aviez-vous déjà en tête l’idée d’une publication possible ou l’écriture a-t-elle été avant tout un exutoire ?

J’ai écrit ce récit, très vite, en cinq ou six jours au mois de février alors que je séjournais encore en Inde. C’était déjà la préoccupation de ne pas oublier. Une lutte contre l’oubli plutôt qu’un exutoire. On peut en effet déplacer très vite, en soi, ce qu’est l’état d’être survivante. Enfermer la mémoire dans les limites humaines de l’ordinaire, des petits possibles. Et j’avais vu l’impossible. J’écrivais aussi comme reliée à tous les survivants et aussi à toutes les âmes errantes. C’était insupportable de ne rien dire, de faire comme tout le monde, comme tous ceux qui n’étaient pas survivants. Après le tsunami, très vite, dès qu’on changeait d’Etat, plus personne n’en parlait. Je luttais donc contre l’amnésie collective du monde qui déjà s’installait partout. Ecrire était donc vital, de l’ordre d’une éthique. Dès que j’ai envoyé ce texte à Antoinette Fouque, elle a décidé de le publier. Il a pris la place de mon roman L’ère du chien endormi, paru seulement cette année.

Avez-vous, par la suite, eu envie de lire d’autres ouvrages portant sur la catastrophe ?

J’ai lu surtout les témoignages qui paraissaient dans la presse indienne. J’ai lu aussi des mails qui venaient de Thaïlande, de Sri Lanka. On a besoin de lire et d’écouter les autres survivants.
Face au mur d’eau qui avance sur les rivages on est précipité dans un effroi tel que d’autres témoignages aident. Le partage de ce cauchemar est indispensable pour ne pas refuser cette réalité, pour ne pas se vivre comme une folle si vous voulez.


Il y a dans votre livre quelques passages qui font allusion à votre relation à l’Inde, un pays que vous connaissez bien, et vous vous interrogez : « mon amour pour ces terres est-il en train de s’éteindre ? » Comment cet attachement a-t-il évolué ?

J’aime les terres indiennes, c’est une passion. Contrairement à ce que je pensais ou vivais quelques semaines après le tsunami, je suis encore plus attachée à cette terre, à l’intensité de cette terre indienne.


Etes-vous retourné à Mahabalipuram depuis « le dimanche noir » ?

Oui, dix mois après le tsunami. C’était encore terrible. Les traces partout. Le regard des survivants. Pour moi rien n’était réparé, effacé. Je suis en train d’écrire un texte à ce sujet, un texte pour ne pas oublier.


Quel regard portez-vous sur l’aide humanitaire occidentale dans le contexte du tsunami ?

Je déplore comme beaucoup que l’aide humanitaire soit bloquée dans les coffres des banques. L’humanitaire est devenu une entreprise visant avant tout le profit. Je ne peux que déplorer que cet élan de générosité de tant de gens soit accaparé par des structures bureaucratiques. Les villageois sur ces rivages ont toujours été très organisés, et après le tsunami on les a réduit à une sorte de mendicité, on leur enlève leur dignité, on les infantilise. Comme s’ils ne pouvaient pas eux-mêmes gérer leurs besoins, gérer cet argent qui en fait devrait leur revenir. C’est un vaste détournement d’argent finalement. Les aides les plus positives ont été celles de très petites associations occidentales ou indiennes dans le district de Madras par exemple.


Vous parlez dans l’ouvrage du « vernis des croyances de toute sorte », de leur superficialité face à une mort imminente : cette idée est-elle inscrite en vous ou bien s’est-elle estompée depuis ?

Oui, inscrite, totalement. On ne voit plus rien de la même manière et l’exigence d’une humanité où chacun ait le droit de vivre, de vivre vraiment, est exacerbée. Je trouve le monde, ce monde du profit et de la violence du profit encore plus insupportable. L’espèce humaine est ignoblement arrogante. Voir la force du grand Réel, la force de trente mille bombes atomiques contenue dans ces murs d’eau, c’est comme voir l’innommable. Ce que le regard humain ne peut ni ne veut voir… forcément les certitudes philosophiques s’émiettent aussi.

La peinture aurait-elle pu être un moyen d’exprimer ce que vous n’auriez pu mettre en mots ?

J’ai peint des évocations du tsunami un an après, c’est en plus des mots, ailleurs, la peinture est une autre langue.


Aujourd’hui, qu’incarne pour vous ce livre ?

Un devoir de mémoire, comme lorsque je l’ai écrit. J’aime ce livre parce qu’il me relie à des milliers de survivants. Vivre le tsunami, ne pas en mourir, sont une rupture dans ma vie. Je me sens déplacée, et ce livre est le fondement de ce déplacement.


Comment souhaiteriez-vous prolonger son impact ? Et pensez-vous donner suite à ce travail de mémoire ?

Mon plus grand souhait est qu’il soit traduit, en anglais, en suédois, en tamoul, en d’autres langues aussi. Que ce livre aille dans le monde. Quitte la langue française. Et comme je vous l’ai dit auparavant j’écris une suite, une suite qui plonge dans cet espace mental, émotionnel, philosophique et charnel que je vis en tant que survivante, du tsunami et d’autres catastrophes…

(propos recueillis par B. Longre, mars 2006)

 

de la même auteure, vient de paraître
L'ère du chien endormi
, Editions des femmes, 2006

http://www.desfemmes.fr