|
Condamnés
au Paradis
«
Quand vous serez tous morts petits Blancs qui sentez le cadavre
de vos possessions, l'île entière m'appartiendront,
et le dernier d’entre vous je l’envelopperai dans
le drap cloué au-dessus de mon comptoir, ce drap sur lequel
j’ai peint "Rôtissez tous au fond de l’enfer"
avec mes caractères hakka bien plus beaux que vos lettres
en chiures de mouche, puis j’irai brûler le tout au
fond de mon jardin – à cette pensée Ah You
éclate d’un rire qui découvre trois chicots,
multiplie les rides de son visage gris jaune alors que la lumière
de l’aube filtre à travers les auvents entrouverts,
il est là debout au milieu de son échoppe…
»
Parataito, «
Paradis » en maori, un atoll perdu (« plat, petit
et tout en rond (…) à peine un point noir entre Tuamotu
et Gambier »), colonie pénitentiaire oubliée
de tous, abrite encore une drôle de troupe qui tient à
peine sur pied : cinq vieillards condamnés à l’exil,
aussi disparates les uns des autres que leurs crimes respectifs
– Ma Pouta, la vieille maquerelle, Trinité, le métis
unijambiste, Pétino, le vieux militaire pétainiste,
Corentin, le prêtre concupiscent, et Ah You, le Chinois qui
tient boutique et qui n’attend que la disparition des quatre
autres pour devenir le souverain des lieux… Il faut dire qu’au
fil des années, ils ont déjà vu nombre des
leurs s’éteindre et, survivants d’une longue
liste de bagnards ayant échappés à la guillotine,
ils s’accrochent tant bien que mal à ce qui leur reste
de vie, au quotidien qui s’étire sans fin et aux quelques
bribes de souvenirs à travers lesquels ils se définissent
et se complaisent à revivre ce que le temps a définitivement
effacé.
En ce 1er janvier,
tandis qu’ils attendent la goélette pénitentiaire
qui les ravitaille deux fois l’an, ils s’apprêtent
à se rendre à l’office religieux que Corentin
s’obstine à célébrer, bien que ses compagnons
ne manquent jamais de s’endormir avant la fin de son sermon,
et que ces derniers connaissent d’avance les élucubrations
que va leur servir le vieux pervers… quand un cyclone frappe
l’île et ses alentours, provoquant deux événements
qui vont temporairement bouleverser l’ordonnancement (certes
déjà un peu bancal) du quotidien de ces prisonniers
sans geôliers : la mort de l’un d’entre eux et
l’arrivée de Kerlan, jeune naufragé semi amnésique
échoué sur la plage, qui bien vite devient le protégé
des quatre vieillards restants – ils entreprennent de le sauver
in extremis des bernard-l'hermite, de panser ses plaies, de
le soigner, de le nourrir, de le bichonner, bref, de l’accueillir
dans leur univers déglingué et lui confier quelques-uns
de leurs souvenirs.
Dès les
premières lignes, cette étonnante robinsonnade séduit
le lecteur, qui se perd et se retrouve dans les monologues fluides
et truculents de chacun des personnages, le narrateur intervenant
régulièrement pour remettre un peu d’ordre dans
le récit (l’absence de délimitation entre le
« je » et le « il » impersonnel ne perturbe
pas longtemps) ; les soliloques (ou dialogues avec ce qu'ils furent
et ne sont plus) sont composés de lambeaux de mémoire,
de plongées nostalgiques dans leurs passés respectifs
(rarement idylliques, mais qu’ils ont néanmoins pris
l’habitude de magnifier) : un épanchement de rancoeurs
accumulées pour certains, une litanie des regrets pour d'autres,
un éternel ressassement qui se traduit dans l’écriture
elle-même, syntaxiquement décalée, à
l’image des pensées qui se chevauchent dans l’esprit
des narrateurs qui prennent la parole en alternance. L’auteur
fait entendre la voix de rebuts, mis au banc d’une société
rigoriste, des naufragés involontaires de l’existence
dont l’humanité n’est toutefois pas à
démontrer et dont le véritable Eden se trouve ailleurs
que sur cet atoll, coin de paradis qu’ils maudissent («
enfer posé sur les flots », « atoll de désolation
»). Des personnages qui forment un microcosme signifiant,
reflet de la société qui les a rejetés mais
à laquelle ils restent attachés, coûte que coûte,
en reproduisant sur leur bout de terre un semblant d’organisation
sociale ; soulignons cependant que ces figures certes emblématiques
(le prêtre, le militaire, la putain, le commerçant
et l’esclave) ne sont jamais monolithiques ou fonctionnelles,
en dépit de la théâtralité qui émane
de l’ensemble, mais restent très attachants malgré
leurs tares ou leurs défaillances.
Ce qui ressort
de ces portraits nous concerne tous : donner un sens à une
existence dérisoire (et parfois à un passé
qui ne l’est pas moins), trouver une logique au chaos de la
vie, dépasser l’horizon unique auquel chacun de nous
a pu s’accoutumer… Qu’espèrent encore Ma
Pouta, Trinité, Pétino, Corentin et Ah You ? Une rédemption
possible pour les crimes commis (ou dont ils ont été
injustement accusés) ? Un pardon ? Pas vraiment. Une délivrance,
peut-être ? Un départ de l’atoll ? Un retour,
en tout cas, à la « civilisation » qui les a
abandonnés. En revanche, le naufragé Kerlan semble
en quête de tout autre chose – d’une libération,
mais qui se traduirait d’une autre manière, tant il
aspire à la solitude que l’île, loin d’être
déserte, ne pourra lui offrir qu’une fois les autres
partis ou morts.
 |
Sur
le mode de la robinsonnade (du naufrage à la délivrance
– qui ne revêtent pas le même sens pour
tous), Jean-Marie Dallet tisse un roman jubilatoire, où
le huis clos n’a rien d’étouffant, où
règne une atmosphère au contraire souvent
joyeuse et cocasse – un récit hors normes,
entre réalisme cru et allégorie poétique,
qui s’achève sur une touche de sérénité,
une échappatoire à l’enfer du monde
et de la civilisation. Une oeuvre brève, dense, polyphonique
et savoureuse, à laquelle on se hâtera d'aller
goûter.
B.
Longre
(mai 2008)
|
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique
littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

http://www.editionsdusonneur.com
http://www.myspace.com/editionsdusonneur
Littérature-
nouveautés |