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Les
mots de la terre
Qui se soucie
encore des taupes ? Quelques jardiniers, quelques vacanciers retraités
soucieux de leur pelouse, quelques rares paysans ? En tout cas,
foi de taupier, il y en a de moins en moins, de ces petites bêtes
qu’on ne voit pas, qui marchent sous terre, creusant les galeries
où elles trouvent leur pitance, laissant derrière
elles ces petits monticules qui empêchent de faucher.
Autrefois, il
n’y a tout compte fait pas si longtemps que ça, pour
s’en débarrasser, les fermiers pouvaient engager un
« taupier », sorte de « journalier » assez
miséreux mais libre, vagabond mais quotidiennement attaché
au même travail, aux mêmes champs, aux mêmes maisons,
aux mêmes familles chez qui il se rendait régulièrement.
C’est l’un d’entre eux, Joseph Heulot, que Jean-Loup
Trassard a su faire parler et dont il a su restituer la vie, avec
ses propres mots d’écrivain, avec ceux de son interlocuteur,
avec ceux de la campagne – mots du terroir traduits en marge
pour éclairer le citadin.
Par la grâce
de cette « conversation » entre deux hommes qui s’entendent
pour de bon, on apprend beaucoup. D’abord, comment chasser
les taupes le plus efficacement possible, alors que certains ont
tout essayé : le poison (dangereux pour le bétail
et les poules), les boules de gaz (qui ne font que les repousser
ailleurs), le fusil (qui en laisse trop)… Non. Il faut être
méthodique, prendre son temps, ne pas regarder aux heures
de marche et à la fatigue, ne pas hésiter à
se salir, repérer les passages, et avoir de l’expérience.
Poser les pinces et les «pièges américains »
qui claquent juste quand il le faut, ce n’est pas donné
à tout le monde ; chasser « à la houette »,
c’est plus rapide, mais il faut être là au bon
moment. On apprend aussi beaucoup sur les taupes – c’est
bien normal : sur leur vie, leur survie, leur mort – et leurs
peaux que Joseph Heulot peut revendre pour se faire trois sous de
plus, et qui servent à faire des manteaux aux dames.
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On
apprend encore sur la vie dans les fermes – l’essentiel,
mais juste ce qu’il faut ; car le taupier n’est
pas bavard là-dessus, par nature sans doute, par nécessité
surtout : ne pas s’immiscer dans la vie des gens, ne pas
parler aux autres de ce qui se passe chez les uns, et vice-versa,
c’est le seul moyen de rester en bons termes avec tous
et de continuer à travailler chez tout le monde. On apprend
enfin sur le taupier lui-même, homme pauvre, dont le logis
« ressemble à un terrier », qui
se nourrit de peu, mais qui garde en lui « chaque
champ de son territoire », et qui nous permet, grâce
à ses mots, de mieux comprendre les hommes et leur attachement
à la terre. |
Jean-Pierre
Longre
(août 2007)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de revues, il a participé à la publication des romans
de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique,
peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau
en scènes (Presses Universitaires de Limoges,
2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

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