Les voleurs de langue
de Jean-Louis Joubert

Philippe Rey, 2005

 

 

"Littératures francophones et littérature française s’interpénètrent..."

C’est le poète malgache Jacques Rabemananjara qui, en 1959, a lancé l’exclamation « Voleurs de langue ! », voulant montrer que les colonisés, à qui on avait imposé le français, l’ont à leur tour conquis pour le faire leur, le façonner, le transformer. La francophonie, qui englobe aussi ceux qui « ont appris le français dans l’épreuve de l’exil ou par choix délibéré », affiche ainsi sa pluralité, « la fécondité du Divers », selon la formule d’Edouard Glissant.

La « traversée de la francophonie littéraire » que propose Jean-Louis Joubert, l’un des éminents spécialistes de la question, se veut à la fois synthétique et concrète. Les quatre chapitres («De l’universalité de la langue française aux français métissés », « L’écrivain et ses langues », «L’irruption dans la modernité » et « Littérature française ou littératures francophones ? ») font émerger de grandes figures, de l’Europe à l’Océan indien, de l’Afrique noire à l’Amérique du nord, du Maghreb aux Antilles… Il y a là Ramuz, Kateb Yacine, Jean-Joseph Rabearivelo, Léopold Sedar Senghor, Aimé Césaire, Gaston Miron, Ahmadou Kourouma, Ghérasim Luca, Hampaté Bâ, Cioran, Saint-John Perse, J.-M. G. Le Clézio, Assia Djebar, voire Bernardin de Saint-Pierre, Jean-Jacques Rousseau ou Alexandre Dumas (tous trois vraiment concernés par le sujet), d’autres encore, sans compter ceux qui ne peuvent être évoqués dans un livre de 130 pages, et qui le mériteraient pourtant. Autant d’exemples qui illustrent ou suscitent une réflexion sur les grandes questions liées à l’histoire et à l’actualité de la littérature francophone, de ses rapports avec une langue française dont l’ancienne réputation de clarté, de pureté et de rigidité est largement et heureusement démentie par le foisonnement dont elle est l’agent et l’objet.

L’auteur rappelle au passage l’ambivalence du mot francophonie (dont les enjeux sont à la fois linguistiques et institutionnels, voire politiques), ses spécificités et sa complexité, les notions de bilinguisme, de « déterritorialisation » et de « circulation », s’interroge sur la modernité, sur les relations entre langue maternelle et langue seconde (ou tierce), et insiste sur l’enrichissement sans pareil que la diversité francophone, dans ses « massifs », ses « îles », ses « archipels », apporte à la langue française. « Littératures francophones et littérature française s’interpénètrent comme elles l’ont toujours fait », dans une langue sans cesse en transformation, toujours vivante aux quatre coins du monde.

Jean-Pierre Longre
(mai 2006)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de plusieurs revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

 

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