La grande môme
de Jérôme Leroy
Syros (rat noir), 2007, à partir de 13 ans.

 

 

Plus qu’un policier, c’est un roman qui par bribes raconte une vie, celle d’une jeune fille qui apprend soudain qu’elle a toujours vécu sous un faux nom, au moment où sa mère est arrêtée pour des actes commis près de vingt ans plus tôt. Celle-ci a fait partie d’un groupe révolutionnaire armé, qui ressemble beaucoup à Action directe, de même que le cas de la mère d’Emilie-Dora ressemble beaucoup à celui d’Hélène Castel, arrêtée en 2004 au Mexique puis extradée vers la France.
Le roman se centre sur la jeune fille, qui découvre Rouen, la ville de sa mère, et ses grands parents qu’elle n’avait jamais vus. Petit à petit, à travers la rencontre d’un garçon de son âge (joli portrait d’un fils d’aristos ruinés), elle livre son histoire après avoir refusé de la dire à ceux qui sont payés pour (psychologues, avocat, etc.) : la vie errante, la clandestinité, les perpétuels déménagements dans des villes misérables (en France – cette vie n’a ici plus rien à voir avec celle des Castel), l’absence de souvenirs et d’amitiés.
Elle raconte aussi la fin de leur fuite, retrouvées par un ex-policier psychopathe, ce qui donne lieu à quelques scènes assez brutales et angoissantes (mais pas trop, puisque c’est elle qui les raconte, on sait qu’elle s’en sort). Pas à pas, elle découvre aussi l’histoire de sa mère, celle d’une génération qui voulait changer le monde avec de mauvais moyens. Le livre propose un portrait plein de compréhension, sans pour autant excuser la violence, et pose un regard plein d’humanité sur un pan de notre histoire.
De nombreux traits d’humour et de distance allègent la tension : le regard que la jeune fille pose sur elle-même et sur les autres, ceux de son âge et les plus âgés : les délégués des élèves, les militants balourds, les grands parents un peu maladroits, la CPE, les profs de gym… L’auteur s’amuse aussi avec de multiples clins d’œil, citations, emprunts (l’avocat Derville porte le nom d’un avoué balzacien, celui du Colonel Chabert et d’autres romans de la Comédie Humaine). Des références littéraires (Rimbaud, Céline, Flaubert) ouvrent le texte sur la littérature et les goûts partagés.

De même que Flaubert a pu inspirer quelques une des descriptions de Rouen, la quête obstinée du flic psychopathe Duvert a beaucoup à voir avec celle que mène dans Les Misérables l’inspecteur Javert, poursuivant un homme innocent et une enfant en en faisant une affaire personnelle dans laquelle la justice n’est qu’un prétexte. Ici, plus qu’une référence un peu lointaine, on peut lire le parti pris par l’auteur : traiter d’un fait divers pour donner un état de la société.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(décembre 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

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