Ceci n’est pas un roman
Jennifer Johnston

Traduit de l’anglais (Irlande) par Anne Damour
10-18, 2007

 

 


Echos du temps

Le titre de ce roman, qui est un roman, se justifie par sa fin : ouverte, sans doute pas heureuse, le coup de théâtre salvateur attendu par l’héroïne étant sans doute impossible. Mais il se justifie aussi par son début, ce titre étant à considérer comme le « ceci n’est pas une pipe» de Magritte. Aussi, le jeu avec le réel, avec les certitudes et les doutes est-il permanent dans ces pages.
Roman d’un genre mêlé, ce qui justifie les interrogations de son incipit : le récit à la première personne, plus qu’un « journal décousu » se veut un « cri du cœur ». Il mêle à la narration du début la voix de la narratrice à 18 ans, trente ans plus tôt, lorsqu’on lui a annoncé la mort de son frère, ou à 16 ans, temps apparemment lumineux et qui renferme, comme le ver dans le fruit, la racine de tous les drames. S’ajoute à ces voix celles du journal du père, découvert au moment de la narration, celle des lettres de l’arrière grand-mère morte folle (dit-on), qui a laissé ces traces et en a effacé d’autres, celles du fils de celle-ci, mort pendant la guerre de 14-18. L’inconnue, la présente-absente, la mère, n’a pas laissé de traces ni de mots et a creusé ainsi le trou dans lequel sa fille est tombée, puis s’est relevée. Sur le fond de toutes ces voix, l’aphasie de la narratrice de 18 ans, qui la fait interner pendant quelques mois en hôpital psychiatrique.
L’écho est la figure majeure du roman : celui que les enfants et les adultes font chanter dans la baie de Paradise, la maison d’enfance au bord de la mer, celui des secrets et des mensonges qui traversent les générations, celui de l’histoire de l’étonnant personnage de la juive rescapée des camps et prétendue catholique pour avoir la paix dans cette Irlande des années 60-70, celui de l’histoire, celle de l’Irlande mêlée à celle de l’Europe.

Ce beau roman, lumineux malgré la noirceur de ses thèmes, tisse des fils qui font apparaître progressivement une vérité, plus proche de celles de la vie que de celles de bien des romans : évidente et complexe, faite de strates et d’échos, où les mots pèsent de tout leur poids, dits ou tus. Le mystère des êtres transparaît à travers l’écriture, limpide, de ce court roman qui arrive en peu d’espace à retracer tous ces chemins.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(décembre 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

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