Délit de Fuite
nouvelles traduites du chinois
par Myriam Kryger

(Mercure de France, 2001)

 

Jiang Yun écrit depuis la fin des années 70 mais ce court recueil est le premier publié en France. Les deux nouvelles mettent en scène des personnages sur lesquels pèse une ineffable solitude.
Lin Ze, personnage central de Délit de fuite, est un être timoré, dont la vie est une longue série de petites déceptions, d'indécisions ou de mauvais choix ; professeur de littérature et célibataire, il s'étiole dans un métier pour lequel il ne semble éprouver aucune passion, et s'ennuie dans un lycée peuplé de jeunes filles selon lui ignares. Atteint d'un TOC, il tente de se confier à Hu Shi, un collègue beaucoup trop brillant à son goût mais dont la compagnie peut se révéler agréable. Et pourtant, c'est bien par la faute de ce dernier que l'existence de Lin Ze bascule : chez Hu Shi, il fait la connaissance de Ma Dan, une femme pour laquelle il éprouve une étrange attirance, teintée de répulsion. Elle aussi souffre de la solitude et échappe au présent en se remémorant sa jeunesse et son premier amour, et son besoin de s'épancher trouve en Lin Ze la proie idéale... Ce dernier tente d'analyser les sensations ambivalentes que provoque en lui cette femme un peu vulgaire, qui n'est pas vraiment une beauté, mais dont la bouche, maquillée à outrance, l'attire impulsivement ("Son épaisse bouche rouge vif que personne n'aurait voulu embrasser ressemblait à un robinet en piteux état impossible à refermer") : et il ne s'intéresse pas tant au contenu des paroles de Ma Dan, qu'à sa logorrhée sans fin.
Tout au long de cette histoire tragi-comique, il est difficile d'éprouver un tant soit peu de compassion pour des personnages ridiculisés, voire caricaturés et l'auteur dénonce les ravages de l'uniformisation des masses, des esprits et des rêves qui a engendré ennui et lassitude, un monde sans surprises ; la même idée est reprise par Lin Ze, qui trouve
"que tous les passés se ressemblaient, que toutes les histoires étaient identiques".
Lumières des Ténèbres déploie aussi le thème de la fascination-répulsion : fascination pour le fleuve jaune, un lieu poétique et propice à la rêverie, mais qui est aussi l'endroit où se déroulent les exécutions publiques des criminels. Ce texte est néanmoins plus décousu, se contentant de retranscrire les impressions fugaces d'une jeune femme qui visite un petit village non loin des rives du fleuve, un fleuve qui incarne, pour elle, l'essence même de la solitude, interrompue par les cruelles exécutions qui font le quotidien d'une Chine encore totalitaire ; la solitude, le sentiment central du recueil, qui semble prendre sa source dans l'indifférence d'une société qui nie encore la notion même d'individu, tant les gens ont été habitués à se sacrifier pour le bien commun, ou, tout du moins, à éviter de trop se lier les uns aux autres, la politique passant avant les sentiments (créant ainsi, paradoxalement, une forme nouvelle d'individualisme).
A travers ces deux textes plutôt dissemblables, qui ne peuvent malheureusement nous donner qu'un bref aperçu de l'oeuvre de Jiang Yun, se construit une évocation critique de la Chine, un pays où règnent incommunication (illustrée par le dialogue de sourds qui s'instaure entre Lin Ze et Ma Dan, chacun essayant en vain de voler la parole à l'autre) et morbidité ; on ne peut s'empêcher de penser au roman allégorique de Fang Fang (Début fatal, récemment traduit en français), et se dire que les écrivains chinois savent cultiver l'art de transmettre un message subversif tout en sauvant les apparences... poétiques.

B. Longre
(décembre 2001)

Chine, du côté des livres

Mercure de France
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