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Jiang Yun écrit
depuis la fin des années 70 mais ce court recueil est le
premier publié en France. Les deux nouvelles mettent en scène
des personnages sur lesquels pèse une ineffable solitude.
Lin Ze, personnage central de Délit de fuite,
est un être timoré, dont la vie est une longue série
de petites déceptions, d'indécisions ou de mauvais
choix ; professeur de littérature et célibataire,
il s'étiole dans un métier pour lequel il ne semble
éprouver aucune passion, et s'ennuie dans un lycée
peuplé de jeunes filles selon lui ignares. Atteint d'un TOC,
il tente de se confier à Hu Shi, un collègue beaucoup
trop brillant à son goût mais dont la compagnie peut
se révéler agréable. Et pourtant, c'est bien
par la faute de ce dernier que l'existence de Lin Ze bascule : chez
Hu Shi, il fait la connaissance de Ma Dan, une femme pour laquelle
il éprouve une étrange attirance, teintée de
répulsion. Elle aussi souffre de la solitude et échappe
au présent en se remémorant sa jeunesse et son premier
amour, et son besoin de s'épancher trouve en Lin Ze la proie
idéale... Ce dernier tente d'analyser les sensations ambivalentes
que provoque en lui cette femme un peu vulgaire, qui n'est pas vraiment
une beauté, mais dont la bouche, maquillée à
outrance, l'attire impulsivement ("Son épaisse bouche
rouge vif que personne n'aurait voulu embrasser ressemblait à
un robinet en piteux état impossible à refermer")
: et il ne s'intéresse pas tant au contenu des paroles de
Ma Dan, qu'à sa logorrhée sans fin.
Tout au long de cette histoire tragi-comique, il est difficile d'éprouver
un tant soit peu de compassion pour des personnages ridiculisés,
voire caricaturés et l'auteur dénonce les ravages
de l'uniformisation des masses, des esprits et des rêves qui
a engendré ennui et lassitude, un monde sans surprises ;
la même idée est reprise par Lin Ze, qui trouve "que
tous les passés se ressemblaient, que toutes les histoires
étaient identiques".
Lumières
des Ténèbres
déploie aussi le thème de la fascination-répulsion
: fascination pour le fleuve jaune, un lieu poétique et propice
à la rêverie, mais qui est aussi l'endroit où
se déroulent les exécutions publiques des criminels.
Ce texte est néanmoins plus décousu, se contentant
de retranscrire les impressions fugaces d'une jeune femme qui visite
un petit village non loin des rives du fleuve, un fleuve qui incarne,
pour elle, l'essence même de la solitude, interrompue par
les cruelles exécutions qui font le quotidien d'une Chine
encore totalitaire ; la solitude, le sentiment central du recueil,
qui semble prendre sa source dans l'indifférence d'une société
qui nie encore la notion même d'individu, tant les gens ont
été habitués à se sacrifier pour le
bien commun, ou, tout du moins, à éviter de trop se
lier les uns aux autres, la politique passant avant les sentiments
(créant ainsi, paradoxalement, une forme nouvelle d'individualisme).
A travers
ces deux textes plutôt dissemblables, qui ne peuvent malheureusement
nous donner qu'un bref aperçu de l'oeuvre de Jiang Yun, se
construit une évocation critique de la Chine, un pays où
règnent incommunication (illustrée par le dialogue
de sourds qui s'instaure entre Lin Ze et Ma Dan, chacun essayant
en vain de voler la parole à l'autre) et morbidité
; on ne peut s'empêcher de penser au roman allégorique
de Fang Fang (Début
fatal, récemment traduit en français),
et se dire que les écrivains chinois savent cultiver l'art
de transmettre un message subversif tout en sauvant les apparences...
poétiques.
B.
Longre
(décembre 2001)

Chine,
du côté des livres
Mercure
de France
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