|
Aux frontières du réel
Il y a maintenant dix-sept ans que Jacques Finné entamait
son vaste Panorama de la littérature fantastique
américaine. Dans son premier tome, cet éminent
spécialiste – et père d’une des plus belles
traductions de Dracula de Bram
Stoker, ainsi que de l’excellente d’Ariel
de Lawrence Block – s’intéressait
aux origines du genre : il partait en éclaireur au sein du
XIXe siècle et traitait de figures-phares telles que Mark
Twain, Edgar Allan Poe, Herman Melville et Howard Phillips Lovecraft
flanqué de sa terrible créature Cthulhu. Le deuxième
opus, quant à lui, se concentrait, via un classement essentiellement
thématique, sur un corpus s’étalant des années
‘50 (la mort des pulps) à celles du Renouveau, à
travers des noms aussi emblématiques que Ray Bradbury ou
Fritz Leiber.
Finné
clôture ici sa consciencieuse étude : elle s’achève
en 1985, date butoir, pour le moins arbitraire, arrêtée
principalement en raison du caractère pléthorique
et inégal de la production fantastique de la fin du XXe et
du début du XXIe. Finné poursuit sa quête sur
cinq chapitres abordant successivement les fantômes et les
maisons hantées, le diable qui à présent «
ne nous attend plus au tournant de la mort, mais au tournant
de l’existence », la campagne et les «
petites têtes blondes » (victimes sacrificielles
ou malins grimés), les auteurs gravitant aux frontières
de cette paralittérature, et enfin le King Stephen et sa
ribambelle de vassaux.

|
Dans
sa préface, Finné s’exprime en ces mots
: « J’espère avoir conservé
assez d’objectivité pour parler sans haine (sans
amour m’est impossible) des œuvres que je désire
présenter avec pour seul but de permettre à
mon lecteur de gagner du temps en évitant les textes
vis-à-vis desquels il ne se sent pas d’atomes
crochus […]. » Pari perdu… et là
est l’originalité de l’ouvrage ! Finné
n’est pas homme de jugements lisses ou consensuels.
Il encense et descend en flèche, mais explique toujours,
avec force arguments… et beaucoup de mordant, ses coups
de cœur comme ses mouvements de rejet. Le lecteur demeure
donc maître de ses choix. En outre, avant de se prononcer,
Finné prend généralement la peine de
dresser un portrait des écrivains (comme Shirley Jackson,
Anne Rivers Siddons, Ira Levin et William Peter Blatty dont,
paraît-il, l’œuvre la plus remarquable ne
serait pas L’exorciste, mais The Ninth
Configuration) et un résumé des nouvelles
ou romans envisagés, en n’omettant pas d’établir
des liens entre chaque élément pour constituer
un réseau cohérent. |
Finné
est un esprit curieux, qui boit le thé avec des femmes victoriennes,
tout en interviewant des vampires et fricotant sans crainte avec
d’inquiétants démons. Ces pages sont à
conseiller aux néophytes en la matière (entre autres
pour l’imposant appareil critique l’accompagnant) :
emprunter les sentiers balisés de ce ghostbuster,
c’est s’assurer une incursion sous haute tension dans
l’univers des frissons.
Samia
Hammami
(décembre 2007)
Samia
Hammami, licenciée et agrégée
en langues et littératures romanes, a rédigé
un mémoire sur « La figure de la prostituée
dans l’œuvre romanesque d’André
Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES,
elle est actuellement professeur de français langue étrangère
à l’Université de Liège.

http://www.cefal.com/
On
doit aussi à Jacques Finné les traductions de deux
ouvrages de Mrs Riddell publiés aux éditions J.
Corti.
|