Meilleur ami
L'Ecole des loisirs, 2005
collection Medium
à partir de 13 ans

 

 

De Amicitia

"est-ce par faiblesse et indigence qu'on recherche l'amitié, chacun visant tour à tour, à travers une réciprocité des services, à recevoir d'un autre et à lui rendre telle ou telle chose qu'il ne peut obtenir par ses propres moyens, ou cela ne serait-il qu'une de ses manifestations, l'amitié ayant principalement une autre origine, plus intéressante et plus belle, enfouie dans la nature elle-même ? L'amour en effet, d'où provient le mot amitié, est au fondement premier de la sympathie réciproque. Quant aux faveurs, il n'est pas rare qu'on en obtienne aussi de gens qu'on berce d'un semblant d'amitié et d'un empressement de circonstance : or, dans l'amitié, rien n'est feint, rien n'est simulé, tout est vrai et spontané."
(Cicéron, De Amicitia)

C'est au départ une histoire très simple que raconte un collégien presque trop mature, dont toutes les pensées sont accaparées par les souffrances et les espoirs de son ami Nathan. Ce dernier est amoureux de Claire, qu'il ne connaît pourtant que de vue... De confidences en silences, il transmet littéralement son angoissante crise d'amour à son "meilleur ami", devenu le réceptacle (volontaire) d'un amour généré par l'imagination de Nathan, qui a "décidément du mal avec le principe de réalité." La conclusion ne tarde pas : "Je pense que Nathan croit être amoureux de Claire.", et quand le jeune amoureux comprend qu'elle est en réalité un "être ordinaire", "une fille comme les autres", il s'effondre - se lamentant sur l'image perdue de cette fille "inventée".

En dressant avec lucidité - parfois teintée d'ironie - le bilan d'une obsession amoureuse, le romancier explore l'amplitude démesurée d’un sentiment déréalisant. Cet amour a toutefois du bon pour le jeune narrateur quand il évoque l’origine du lien qui perdure entre Nathan et lui : "Nathan me parle en permanence du fait qu'il est amoureux de Claire et (…) c'est pour ça que je suis son meilleur ami." Ainsi, Nathan a besoin d'un confident pour verbaliser et faire vivre cet amour exclusif et unique, mais l'amitié qui lui est offerte par le narrateur, démesurée elle aussi, ne s'inscrit vraisemblablement pas dans un processus de réciprocité... "Il me parle de lui et je l'écoute. Du coup, je ne peux pas lui dire grand-chose de moi (...), car je suis bien trop occupé à lui parler de lui." Petit à petit, avec perspicacité et candeur, le narrateur dévoile son malaise face aux paradoxes de cette amitié fondée sur un amour vécu par procuration, à distance, mais dans lequel il intervient de plus en plus, en guidant les pensées de Nathan, en commentant ses tourments existentiels et en jouant à la perfection son rôle de « meilleur ami »… Si la question de réciprocité revient régulièrement ponctuer le récit (avec, en filigrane, l'obsédante question : "est-ce qu'on aime quelqu'un pour l'amour qu'il vous porte ?") Nathan n’en a nullement conscience et jamais ne s’interroge sur l’abnégation sincère de son ami (qui lui, dans sa grande solitude, ne se confie qu’à Robert, sa tortue…).

Cherchant sa place dans le trio fictif qu'il forme avec Claire et Nathan, le narrateur s'efforce néanmoins d'aider son ami à poser les pieds sur terre, de le protéger d'un amour fantasmé, et de l'amour tout court - ne sachant s'il le fait de manière totalement désintéressée ou non... L'entrelacement de deux sentiments étroitement liés et parfois difficiles à distinguer amène le récit à se construire autour de questions emboîtées : chaque micro événement jalonnant l'histoire de cette amitié amoureuse apporte de nouvelles interrogations, entrelacs à l'image de la mise en perspective individualiste élaborée tout au long du roman : quand le narrateur regarde Nathan qui regarde Claire qui ne le voit pas... Chacun reste seul parmi les autres, dans son monde, en proie à ses propres incohérences.

Sous ses dehors limpides, le roman analyse habilement notre rapport aux autres, démêlant les fils de sentiments changeants ou volatiles, matériaux en mouvement que l’on tente de contrôler avec plus ou moins de succès. Paradoxalement, le large éventail de sentiments divergents et d'émotions ambivalentes qu'expérimente le jeune narrateur est narré dans une prose optant pour une belle épure stylistique - sobriété qui a fait ses preuves dans les romans précédents. Le garçon fait part de ses doutes, de ses interrogations ou de ses résolutions tout en donnant l'impression de poser un regard presque détaché sur les événements - la vision d'un témoin extérieur au récit, en décalage, comme hors de toute sphère intersubjective, bref, dans sa tour d'ivoire - comme chacun d'entre nous en définitive.

Rien n'est plus difficile que de bien parler d'amitié et d'en faire un bon livre : la littérature (jeunesse particulièrement) regorge en effet de romans usant (et abusant) de la thématique, mais aussi, le sentiment polymorphe qui a inspiré Jérôme Lambert évoque à chacun d'entre nous une multitude d'anecdotes ou de souvenirs. Aucun lien d'amitié n’est semblable à un autre : complexité que l'auteur a toutefois su circonscrire et évoquer avec une grande justesse, en nous offrant une vision certes singulière et mouvante de l'amitié mais qui sans cesse renvoie le lecteur, plus ou moins directement, à des expériences personnelles uniques.

Blandine Longre
(septembre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

du même auteur
Comme le soleil (Mouche de l’école des loisirs, 2006)
La mémoire neuve (L'Olivier, 2003)
Tous les garçons et les filles (L'Ecole des loisirs, 2003)

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