De
Amicitia
"est-ce
par faiblesse et indigence qu'on recherche l'amitié, chacun
visant tour à tour, à travers une réciprocité
des services, à recevoir d'un autre et à lui rendre
telle ou telle chose qu'il ne peut obtenir par ses propres moyens,
ou cela ne serait-il qu'une de ses manifestations, l'amitié
ayant principalement une autre origine, plus intéressante
et plus belle, enfouie dans la nature elle-même ? L'amour
en effet, d'où provient le mot amitié, est au fondement
premier de la sympathie réciproque. Quant aux faveurs, il
n'est pas rare qu'on en obtienne aussi de gens qu'on berce d'un
semblant d'amitié et d'un empressement de circonstance :
or, dans l'amitié, rien n'est feint, rien n'est simulé,
tout est vrai et spontané."
(Cicéron, De Amicitia)
C'est au départ
une histoire très simple que raconte un collégien
presque trop mature, dont toutes les pensées sont accaparées
par les souffrances et les espoirs de son ami Nathan. Ce dernier
est amoureux de Claire, qu'il ne connaît pourtant que de vue...
De confidences en silences, il transmet littéralement son
angoissante crise d'amour à son "meilleur ami",
devenu le réceptacle (volontaire) d'un amour généré
par l'imagination de Nathan, qui a "décidément
du mal avec le principe de réalité." La
conclusion ne tarde pas : "Je pense que Nathan croit être
amoureux de Claire.", et quand le jeune amoureux comprend
qu'elle est en réalité un "être ordinaire",
"une fille comme les autres", il s'effondre -
se lamentant sur l'image perdue de cette fille "inventée".
En dressant
avec lucidité - parfois teintée d'ironie - le bilan
d'une obsession amoureuse, le romancier explore l'amplitude démesurée
d’un sentiment déréalisant. Cet amour a toutefois
du bon pour le jeune narrateur quand il évoque l’origine
du lien qui perdure entre Nathan et lui : "Nathan me parle
en permanence du fait qu'il est amoureux de Claire et (…)
c'est pour ça que je suis son meilleur ami." Ainsi,
Nathan a besoin d'un confident pour verbaliser et faire vivre cet
amour exclusif et unique, mais l'amitié qui lui est offerte
par le narrateur, démesurée elle aussi, ne s'inscrit
vraisemblablement pas dans un processus de réciprocité...
"Il me parle de lui et je l'écoute. Du coup, je
ne peux pas lui dire grand-chose de moi (...), car je suis bien
trop occupé à lui parler de lui." Petit
à petit, avec perspicacité et candeur, le narrateur
dévoile son malaise face aux paradoxes de cette amitié
fondée sur un amour vécu par procuration, à
distance, mais dans lequel il intervient de plus en plus, en guidant
les pensées de Nathan, en commentant ses tourments existentiels
et en jouant à la perfection son rôle de « meilleur
ami »… Si la question de réciprocité
revient régulièrement ponctuer le récit (avec,
en filigrane, l'obsédante question : "est-ce qu'on
aime quelqu'un pour l'amour qu'il vous porte ?") Nathan
n’en a nullement conscience et jamais ne s’interroge
sur l’abnégation sincère de son ami (qui lui,
dans sa grande solitude, ne se confie qu’à Robert,
sa tortue…).
Cherchant sa
place dans le trio fictif qu'il forme avec Claire et Nathan, le
narrateur s'efforce néanmoins d'aider son ami à poser
les pieds sur terre, de le protéger d'un amour fantasmé,
et de l'amour tout court - ne sachant s'il le fait de manière
totalement désintéressée ou non... L'entrelacement
de deux sentiments étroitement liés et parfois difficiles
à distinguer amène le récit à se construire
autour de questions emboîtées : chaque micro événement
jalonnant l'histoire de cette amitié amoureuse apporte de
nouvelles interrogations, entrelacs à l'image de la mise
en perspective individualiste élaborée tout au long
du roman : quand le narrateur regarde Nathan qui regarde Claire
qui ne le voit pas... Chacun reste seul parmi les autres, dans son
monde, en proie à ses propres incohérences.
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Sous
ses dehors limpides, le roman analyse habilement notre rapport
aux autres, démêlant les fils de sentiments changeants
ou volatiles, matériaux en mouvement que l’on
tente de contrôler avec plus ou moins de succès.
Paradoxalement, le large éventail de sentiments divergents
et d'émotions ambivalentes qu'expérimente le
jeune narrateur est narré dans une prose optant pour
une belle épure stylistique - sobriété
qui a fait ses preuves dans les romans précédents.
Le garçon fait part de ses doutes, de ses interrogations
ou de ses résolutions tout en donnant l'impression
de poser un regard presque détaché sur les événements
- la vision d'un témoin extérieur au récit,
en décalage, comme hors de toute sphère intersubjective,
bref, dans sa tour d'ivoire - comme chacun d'entre nous en
définitive. |
Rien n'est plus
difficile que de bien parler d'amitié et d'en faire un bon
livre : la littérature (jeunesse particulièrement)
regorge en effet de romans usant (et abusant) de la thématique,
mais aussi, le sentiment polymorphe qui a inspiré Jérôme
Lambert évoque à chacun d'entre nous une multitude
d'anecdotes ou de souvenirs. Aucun lien d'amitié n’est
semblable à un autre : complexité que l'auteur a toutefois
su circonscrire et évoquer avec une grande justesse, en nous
offrant une vision certes singulière et mouvante de l'amitié
mais qui sans cesse renvoie le lecteur, plus ou moins directement,
à des expériences personnelles uniques.
Blandine
Longre
(septembre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

du
même auteur
Comme
le soleil (Mouche de l’école des loisirs, 2006)
La
mémoire neuve (L'Olivier, 2003)
Tous les garçons et les filles
(L'Ecole des loisirs, 2003)
http://www.ecoledesloisirs.fr
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