La mémoire neuve
L'Olivier, septembre 2003

 

 

Minutieuse dissection de l'intime et du passé

Chaque année, en septembre, il est une tradition éditoriale à laquelle il n'est pas possible d'échapper : la présentation des inévitables "premiers romans". Pure stratégie commerciale ou réelle volonté de mettre l'accent sur de "jeunes" écrivains talentueux ? Mais hâtons-nous de rectifier car contrairement à ce qu'annonce l'éditeur, La mémoire neuve n'est pas le "premier roman" de Jérôme Lambert, lui qui a vu son dernier publié cette année à l'Ecole des Loisirs — à moins d'estimer que les romans pour la jeunesse ne sont pas de véritables romans ?
Trêve de débat, La mémoire neuve est bien le "deuxième roman" de l'auteur et l'on y retrouve des préoccupations qui rappellent nécessairement Tous les garçons et les filles ; la même pudeur stylistique et la même dissection systématique de l'intime ; on se demande cependant si le Julien du premier (roman) est le même que celui du deuxième... Difficile à dire, mais si tel est le cas, on comprend que le narrateur a grandi. Ce choix de conserver un prénom n'est en tout cas pas anodin ; de la même façon, les autres personnages portent des prénoms génériques, bisyllabiques, presque anonymes à force d'être banals — Sylvain, Romain, Clément... — une façon de signaler que déjà, leurs existences sont imbriquées, se ressemblent, et sont peut-être même interchangeables ?
La mémoire neuve est un récit en trois temps, un long monologue intérieur qui se déroule presque exclusivement dans l'esprit de Julien ; ce récit est suivi d'un texte annexe, intitulé Pour mémoire, qui sert à la fois de contrepoint et de rappel. Au lecteur de pénétrer un univers qu'il a parfois l'impression de violer, comme si on lui donnait, exceptionnellement et temporairement, le droit de percer les pensées du narrateur, qui fait là de micro-révélations sur lui-même et sur son passé : l'adolescence, qu'il a quittée mais dont il doit faire son deuil, en revenant sur les lieux d'une ancienne faute.
Au lecteur aussi de reconstruire l'histoire, de faire avec les blancs et les silences, les non-dits et les fragments d'existence qui apparaissent comme une succession de minuscules épiphanies : observation d'événements microscopiques décortiqués mais cependant bouleversants à l'échelle de Julien, qui accorde de l'importance aux moindres détails, les plus ténus, ceux qui témoignent de la fragilité de l'amour et des sentiments ou de l'aisance à trahir.
Peut-être par pudeur, Julien ne s'adresse pas directement à nous, mais à son compagnon, Romain, mais c'est un discours silencieux qu'il délivre, alors que les deux hommes se rendent au bord de la mer, revisiter les souvenirs de Julien : là-bas se trouve la maison qui hante encore Julien, même s'il n'y passe plus les vacances d'été avec ses cousins.

Le récit progresse par à-coups et associations d'idées et l'on trouve, en alternance, le récit du voyage autoroutier de Julien et Romain (où les faits les plus banals se mêlent aux pensées du premier, dirigées vers son ami, dans une déclaration d'amour muette) et les réminiscences estivales de Julien : un trésor enfoui dans les bois, la maison remplie d'adolescents unis et plutôt joyeux, la cousine Claire, des journées sur la plage, l'intensité des liens et des amitiés, puis l'arrivée de Clément, le semeur de trouble.
La quête du narrateur lui semble parfois vaine et trompeuse : est-il véritablement possible de retrouver une vérité enfouie ? Comment remonter les années en ne se fiant qu'à sa mémoire, à des souvenirs déformés par le temps et nécessairement réinterprétés par les filtres combinés de la conscience et du présent ? Le thème de la mémoire est ici exploité avec intelligence, sans concession ; ainsi, Julien se laisse aller à penser, avec une pointe de cynisme lucide : "ça ne doit quand même pas être très compliqué de s'inventer une enfance heureuse. On peut broder s'il le faut (...) On peut oublier la solitude. (...) Moi j'ai été heureux parce qu'on me l'a dit, parce que sur les photos je souris tout le temps. Alors d'accord, j'ai eu une enfance heureuse. (...) Oui, j'étais fou de joie, si vous le dites. Je ne veux pas vous gâcher ce plaisir. (...) Je ne peux pas vous faire le coup du fils ingrat, ç'avait l'air tellement bien de votre côté, dans vos souvenirs."

En prenant comme postulat de départ l'histoire d'une petite trahison banale, l'auteur parvient à développer un suspense intimiste et construire un récit frappant, à rendre énigmatiques et troubles des souvenirs que d'aucuns jugeraient quelconques : une littérature où le moindre geste, la plus petite expérience ou sensation est ressentie, analysée et livrée à la page, un roman d'apprentissage minimaliste où l'ordinaire sort comme sublimé.

B.Longre
(août 2003)

du même auteur
Comme le soleil (Mouche de l’école des loisirs, 2006)
Meilleur ami (L'Ecole des loisirs, 2005)
Tous les garçons et les filles (L'Ecole des Loisirs, 2003)