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Minutieuse
dissection de l'intime et du passé
Chaque année,
en septembre, il est une tradition éditoriale à laquelle
il n'est pas possible d'échapper : la présentation
des inévitables "premiers romans". Pure stratégie
commerciale ou réelle volonté de mettre l'accent sur
de "jeunes" écrivains talentueux ? Mais hâtons-nous
de rectifier car contrairement à ce qu'annonce l'éditeur,
La mémoire neuve n'est pas le "premier
roman" de Jérôme Lambert, lui qui a vu son dernier
publié cette année à l'Ecole des Loisirs —
à moins d'estimer que les romans pour la jeunesse ne sont
pas de véritables romans ?
Trêve de débat, La mémoire neuve
est bien le "deuxième roman" de l'auteur et l'on
y retrouve des préoccupations qui rappellent nécessairement
Tous les garçons
et les filles ; la même pudeur stylistique
et la même dissection systématique de l'intime ; on
se demande cependant si le Julien du premier (roman) est le même
que celui du deuxième... Difficile à dire, mais si
tel est le cas, on comprend que le narrateur a grandi. Ce choix
de conserver un prénom n'est en tout cas pas anodin ; de
la même façon, les autres personnages portent des prénoms
génériques, bisyllabiques, presque anonymes à
force d'être banals — Sylvain, Romain, Clément...
— une façon de signaler que déjà, leurs
existences sont imbriquées, se ressemblent, et sont peut-être
même interchangeables ?
La mémoire neuve est un récit
en trois temps, un long monologue intérieur qui se déroule
presque exclusivement dans l'esprit de Julien ; ce récit
est suivi d'un texte annexe, intitulé Pour mémoire,
qui sert à la fois de contrepoint et de rappel.
Au lecteur de pénétrer un univers qu'il a parfois
l'impression de violer, comme si on lui donnait, exceptionnellement
et temporairement, le droit de percer les pensées du narrateur,
qui fait là de micro-révélations sur lui-même
et sur son passé : l'adolescence, qu'il a quittée
mais dont il doit faire son deuil, en revenant sur les lieux d'une
ancienne faute.
Au lecteur aussi de reconstruire l'histoire, de faire avec les blancs
et les silences, les non-dits et les fragments d'existence qui apparaissent
comme une succession de minuscules épiphanies : observation
d'événements microscopiques décortiqués
mais cependant bouleversants à l'échelle de Julien,
qui accorde de l'importance aux moindres détails, les plus
ténus, ceux qui témoignent de la fragilité
de l'amour et des sentiments ou de l'aisance à trahir.
Peut-être par pudeur, Julien ne s'adresse pas directement
à nous, mais à son compagnon, Romain, mais c'est un
discours silencieux qu'il délivre, alors que les deux hommes
se rendent au bord de la mer, revisiter les souvenirs de Julien
: là-bas se trouve la maison qui hante encore Julien, même
s'il n'y passe plus les vacances d'été avec ses cousins.
Le récit
progresse par à-coups et associations d'idées et l'on
trouve, en alternance, le récit du voyage autoroutier de
Julien et Romain (où les faits les plus banals se mêlent
aux pensées du premier, dirigées vers son ami, dans
une déclaration d'amour muette) et les réminiscences
estivales de Julien : un trésor enfoui dans les bois, la
maison remplie d'adolescents unis et plutôt joyeux, la cousine
Claire, des journées sur la plage, l'intensité des
liens et des amitiés, puis l'arrivée de Clément,
le semeur de trouble.
La quête du narrateur lui semble parfois vaine et trompeuse
: est-il véritablement possible de retrouver une vérité
enfouie ? Comment remonter les années en ne se fiant qu'à
sa mémoire, à des souvenirs déformés
par le temps et nécessairement réinterprétés
par les filtres combinés de la conscience et du présent
? Le thème de la mémoire est ici exploité avec
intelligence, sans concession ; ainsi, Julien se laisse aller à
penser, avec une pointe de cynisme lucide : "ça
ne doit quand même pas être très compliqué
de s'inventer une enfance heureuse. On peut broder s'il le faut
(...) On peut oublier la solitude. (...) Moi j'ai été
heureux parce qu'on me l'a dit, parce que sur les photos je souris
tout le temps. Alors d'accord, j'ai eu une enfance heureuse. (...)
Oui, j'étais fou de joie, si vous le dites. Je ne veux pas
vous gâcher ce plaisir. (...) Je ne peux pas vous faire le
coup du fils ingrat, ç'avait l'air tellement bien de votre
côté, dans vos souvenirs."
En prenant comme
postulat de départ l'histoire d'une petite trahison banale,
l'auteur parvient à développer un suspense intimiste
et construire un récit frappant, à rendre énigmatiques
et troubles des souvenirs que d'aucuns jugeraient quelconques :
une littérature où le moindre geste, la plus petite
expérience ou sensation est ressentie, analysée et
livrée à la page, un roman d'apprentissage minimaliste
où l'ordinaire sort comme sublimé.
B.Longre
(août 2003)
du
même auteur
Comme
le soleil (Mouche de l’école des loisirs, 2006)
Meilleur ami (L'Ecole des loisirs,
2005)
Tous les garçons et les filles
(L'Ecole des Loisirs, 2003)
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