Courting Shadows
(Sceptre / Hodder & Stoughton, juillet 2002)

 

Tombes et ombres

Jem Poster, archéologue puis professeur de littérature et poète, signe là un premier roman qui a nécessité presque cinq années de travail : sombre et inquiétant, Courting Shadows est un roman victorien après l'heure où l'auteur s'interroge avec habileté sur la nature humaine, les motivations qui sous-tendent les actes des hommes, leurs passions et leurs vices, leurs croyances et leurs convictions.

Au début de l'hiver 1880, John Stannard, jeune architecte ambitieux, accepte de prendre en charge la restauration d'une église de campagne. Son intervention, commanditée par les autorités religieuses, déplaît profondément aux villageois et à leur pasteur, Monsieur Banks, qui est offusqué par les propositions de Stannard : pour ce curé de campagne, son église n'est pas un bâtiment historique ordinaire, mais d'abord la demeure de Dieu et d'après lui, chaque imperfection de l'édifice participe au charme sacré du lieu... Un point de vue honteusement sentimental et rétrograde pour l'architecte, un homme à l'esprit pragmatique, peu sensible aux legs du passé et uniquement désireux de consolider la structure branlante et croupissante de la vielle église.

Les autres paroissiens voient d'un mauvais oeil les travaux de solidification de l'église (de surcroît entrepris par un étranger), des travaux qui requièrent de creuser des tranchées tout autour du bâtiment, obligeant les ouvriers à exhumer nombre d'ossements. Quand Stannard contraint ses deux employés à déterrer un cercueil, la colère de certains éclate au grand jour et l'hostilité se fait grandissante. Puis, lorsque l'un des ouvriers locaux est grièvement blessé dans la tranchée qui borde l'église, le jeune citadin, méprisant et obséquieux à souhait, se heurte à de nouveaux obstacles.
L'obscurantisme et les superstitions des villageois sont irritants, mais le comportement glaçant et l'arrogance de Stannard le sont davantage encore car à lui tout seul, il incarne tout ce que la société victorienne pouvait avoir d'exécrable, les pires excès d'une bourgeoisie mercantiliste : indifférence face à la misère des masses laborieuses, rejet de toute compassion, et attachement à des valeurs morales qui font de lui, en apparence, un "homme d'honneur" et de progrès. Banks l'idéaliste tente d'ouvrir les yeux de cet homme, mais les arguments du curé, loin de bousculer les convictions de Stannard, renforcent son mépris. Sa présence perturbe le village lorsqu'il s'éprend de la beauté locale, une jeune fille rêveuse et fantasque qui cherche à échapper à sa morne existence rurale ; une femme impalpable et légèrement exaltée, dont le comportement déséquilibré provoque en lui des sentiments contradictoires, et le pousse à son tour à se conduire de manière erratique. Au malaise de l'esprit (entretenu par l'atmosphère pesante de cette campagne hostile), s'ajoute une indisposition physique inquiétante, et pourtant, la fièvre qui atteint Stannard ne marquera pas le début d'une véritable rédemption, un rachat devant les autres êtres humains. Le lieu unique de l'action, un petit village perdu sans charme bucolique aucun, renforce ce terrible sentiment d'oppression et Stannard est comme pris au piège, à la fois dans son propre esprit mais aussi dans cet endroit inhospitalier.

Courting Shadows (littéralement: "courtiser, ou aller au devant des ombres") est un anti-roman d'éducation, et son dénouement qui n'en est pas un confirme cette impression : on pourrait croire qu'au contact de Banks, de ce peuple qu'il méprise tant, et surtout, confronté à l'amour, Stannard trouverait matière à réflexion, qu'il pourrait apprendre à faire fonctionner son coeur aussi bien que sa tête... Il n'en est rien : ses rares accès de "lucidité" humaniste sont sporadiques et sans permanence et la prise de conscience secrètement attendue n'a pas véritablement lieu ; les repères s'estompent, les signes de la raison semblent s'évanouir dans les brumes d'un esprit jusqu'alors inscrit dans un "moule" qui ne tenait pas compte des frustrations que le jeune homme avait pu garder en lui ; et l'on est frappé par le destin de cet homme embourbé dans la rigidité de ses principes, par son incapacité à remettre en cause un monde où chacun doit garder sa place...
Ce roman palpitant est un thriller existentiel qui oscille entre réalisme glaçant et fantastique onirique, et on apprécie tout particulièrement la noirceur gothique qui sied particulièrement bien à l'époque choisie ; car il émane de ce "faux" roman victorien une sensation d'émiettement de la réalité, mouvante, obscure et trompeuse ainsi qu'elle l'est parfois dans les romans de Dickens.

B.Longre
(novembre 2001)


L'éditeur
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