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Tombes et
ombres
Jem Poster,
archéologue puis professeur de littérature et poète,
signe là un premier roman qui a nécessité presque
cinq années de travail : sombre et inquiétant, Courting
Shadows est un roman victorien après l'heure où l'auteur
s'interroge avec habileté sur la nature humaine, les motivations
qui sous-tendent les actes des hommes, leurs passions et leurs vices,
leurs croyances et leurs convictions.
| Au
début de l'hiver 1880, John Stannard, jeune architecte
ambitieux, accepte de prendre en charge la restauration d'une
église de campagne. Son intervention, commanditée
par les autorités religieuses, déplaît profondément
aux villageois et à leur pasteur, Monsieur Banks, qui
est offusqué par les propositions de Stannard : pour
ce curé de campagne, son église n'est pas un bâtiment
historique ordinaire, mais d'abord la demeure de Dieu et d'après
lui, chaque imperfection de l'édifice participe au charme
sacré du lieu... Un point de vue honteusement sentimental
et rétrograde pour l'architecte, un homme à l'esprit
pragmatique, peu sensible aux legs du passé et uniquement
désireux de consolider la structure branlante et croupissante
de la vielle église. |
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Les autres paroissiens
voient d'un mauvais oeil les travaux de solidification de l'église
(de surcroît entrepris par un étranger), des travaux
qui requièrent de creuser des tranchées tout autour
du bâtiment, obligeant les ouvriers à exhumer nombre
d'ossements. Quand Stannard contraint ses deux employés à
déterrer un cercueil, la colère de certains éclate
au grand jour et l'hostilité se fait grandissante. Puis,
lorsque l'un des ouvriers locaux est grièvement blessé
dans la tranchée qui borde l'église, le jeune citadin,
méprisant et obséquieux à souhait, se heurte
à de nouveaux obstacles.
L'obscurantisme et les superstitions des villageois sont irritants,
mais le comportement glaçant et l'arrogance de Stannard le
sont davantage encore car à lui tout seul, il incarne tout
ce que la société victorienne pouvait avoir d'exécrable,
les pires excès d'une bourgeoisie mercantiliste : indifférence
face à la misère des masses laborieuses, rejet de
toute compassion, et attachement à des valeurs morales qui
font de lui, en apparence, un "homme d'honneur" et de
progrès. Banks l'idéaliste tente d'ouvrir les yeux
de cet homme, mais les arguments du curé, loin de bousculer
les convictions de Stannard, renforcent son mépris. Sa présence
perturbe le village lorsqu'il s'éprend de la beauté
locale, une jeune fille rêveuse et fantasque qui cherche à
échapper à sa morne existence rurale ; une femme impalpable
et légèrement exaltée, dont le comportement
déséquilibré provoque en lui des sentiments
contradictoires, et le pousse à son tour à se conduire
de manière erratique. Au malaise de l'esprit (entretenu par
l'atmosphère pesante de cette campagne hostile), s'ajoute
une indisposition physique inquiétante, et pourtant, la fièvre
qui atteint Stannard ne marquera pas le début d'une véritable
rédemption, un rachat devant les autres êtres humains.
Le lieu unique de l'action, un petit village perdu sans charme bucolique
aucun, renforce ce terrible sentiment d'oppression et Stannard est
comme pris au piège, à la fois dans son propre esprit
mais aussi dans cet endroit inhospitalier.
Courting Shadows (littéralement: "courtiser,
ou aller au devant des ombres") est un anti-roman d'éducation,
et son dénouement qui n'en est pas un confirme cette impression
: on pourrait croire qu'au contact de Banks, de ce peuple qu'il
méprise tant, et surtout, confronté à l'amour,
Stannard trouverait matière à réflexion, qu'il
pourrait apprendre à faire fonctionner son coeur aussi bien
que sa tête... Il n'en est rien : ses rares accès de
"lucidité" humaniste sont sporadiques et sans permanence
et la prise de conscience secrètement attendue n'a pas véritablement
lieu ; les repères s'estompent, les signes de la raison semblent
s'évanouir dans les brumes d'un esprit jusqu'alors inscrit
dans un "moule" qui ne tenait pas compte des frustrations
que le jeune homme avait pu garder en lui ; et l'on est frappé
par le destin de cet homme embourbé dans la rigidité
de ses principes, par son incapacité à remettre en
cause un monde où chacun doit garder sa place...
Ce roman palpitant est un thriller existentiel qui oscille entre
réalisme glaçant et fantastique onirique, et on apprécie
tout particulièrement la noirceur gothique qui sied particulièrement
bien à l'époque choisie ; car il émane de ce
"faux" roman victorien une sensation d'émiettement
de la réalité, mouvante, obscure et trompeuse ainsi
qu'elle l'est parfois dans les romans de Dickens.
B.Longre
(novembre 2001)

L'éditeur
http://www.madaboutbooks.com
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