Esquisse pour une histoire
de l'existentialisme

Collection Tête-à-tête
L'Arche, 2001

 

Le terme "existence" apparaît dans la langue française au XIVe siècle mais ne rentre dans l'usage courant qu'au XIXe siècle ; de même, "existentialisme", pour définir le mouvement philosophique qui place l'existence humaine au coeur de son raisonnement, est très récent ; attesté en 1925, il est vulgarisé par Jean-Paul Sartre et Karl Jaspers vers 1945. Et pourtant, bien avant les débuts de la philosophie "moderne", la question de l'être intéressait déjà Aristote, qui parlait de "la science de l'être en tant qu'être" pour définir la métaphysique. Néanmoins, avant de se libérer de la théologie, la philosophie s'attachait davantage à discourir sur l'être parfait que sur l'homme lui-même : un reproche explicitement formulé par Heidegger, pour qui la philosophie de l'être, en se focalisant ainsi sur Dieu, se fondait en réalité sur "l'oubli de l'être"...
Il est beaucoup question de ce dernier dans Esquisse pour une histoire de l'existentialisme, qui inaugura la naissance des éditions de L'Arche en 1949. L'auteur s'est attaché à retracer brièvement la genèse et les évolutions de l'existentialisme, à fixer les grands traits d'une philosophie nouvelle, ou plutôt, "un nouveau mode de philosopher", un mouvement sans doctrine ; une caractéristique qui rend toute définition cadrée impossible et d'emblée, l'auteur se heurte à cette difficulté à cerner précisément ce que le terme recouvre ("les mots en -iste recouvrent ordinairement de vagues généralités"). Pour la surmonter, il nous propose de remonter aux sources de la notion, qui possède de multiples résonances, anciennes et modernes.
La philosophie classique considérait l'essence comme la valeur suprême, immuable et constante, et ainsi, elle précédait l'existence. Kierkegaard (1813-1855) fut l'un des premiers à s'opposer aux philosophies qui niaient l'individualité, la subjectivité et la valeur de l'expérience humaine, se refusant "à être un paragraphe dans un système". Pour Jean Wahl, Kierkegaard est le premier "penseur subjectif", sans lequel "nous ne pouvons concevoir et comprendre les préfigurations de la philosophie de l'existence", qui met en marche l'existentialisme chrétien (Dieu, même s'il n'est plus au centre de la réflexion, y tient toujours une place de choix). C'est Jaspers qui, l'un des tous premiers, laïcise la pensée kierkegaardienne, supprime Dieu sans toutefois rejeter la notion de transcendance ( qui ne "s'appelle plus Jésus" mais est "un absolu", "quelque chose de caché qui se révèle en des fragments fugitifs"). Ainsi, l'homme, en prenant conscience de ses limites et de ses échecs, parvient à se réaliser et à affirmer son existence.
Mais c'est Heidegger qui pose véritablement les bases de l'ontologie moderne, "car (...) seul l'homme existe véritablement". Sans digressions, l'auteur entreprend de retracer les grands moments de la réflexion de Heidegger (l'expérience de l'angoisse, l'idée de la finitude des possibles dans la conscience de la mort, mais aussi l'élan de transcendance qui pousse l'homme, toujours en projet, vers le monde, les autres et l'avenir). Tout en paraissant approuver en partie les idées du philosophe, et penser que sa philosophie est "un élargissement (...) une négation de l'individualisme Kierkegaardien", Jean Wahl ne cesse d'en interroger les paradoxes et les ambiguïtés, ne manquant pas de mentionner l'adhésion d'Heidegger aux thèses nazies, dès 1933...
En fin d'ouvrage, l'auteur aborde l'
existentialisme de ses contemporains et notamment celui de Sartre : la dualité humaine (l'en-soi et le pour-soi) est expliquée, mais peu développée ; il est sans doute beaucoup trop tôt pour analyser les paradoxes de la pensée sartrienne... Jean Wahl parvient néanmoins à des définitions et tout au long de cette ébauche claire, didactique et concise, a le mérite de confronter sans cesse les doctrines ou les notions, d'en décrire les interactions et les influences. Ainsi, le travail historique se double ici d'une véritable démarche philosophique, en témoignent les nombreuses interrogations qui ponctuent le discours, ainsi que les propositions pour approfondir et développer la question existentialiste : "Peut-être (...) y aurait-il lieu de distinguer de plus en plus soigneusement les différents éléments que nous avons énumérés, l'insistance sur l'existence, l'insistance sur l'être dans le monde."

B. Longre
(février 2002)


La collection Tête-à-tête réunit des textes importants, parfois oubliés ou écartés et à pour but de "souligner la nécessité d'un face-à-face entre un livre et un lecteur".


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Jean Wahl
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/W/wahl2.htm
http://www.imec-archives.com/fonds/ficheauteur1.asp?num=130

Sartre
http://www.multimania.com/julbulus/sartre1.htm
http://www.multimania.com/nrub/sartre.htm

Kierkegaard
http://www.chez.com/metivier1thesephilo/

Heidegger
http://perso.wanadoo.fr/marxiens/philo/levinas.htm
http://www.geocities.com/Athens/Agora/1768/portrait/p_heide.htm

Karl Jaspers
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