|
Pièce
créée le 14 octobre 2002 au
Théâtre de la Gaîté-Montparnasse, Paris
dans une mise en scène de Jean-Claude Idée / avec
Jean Piat
le
3 mars 2004 : à l'Espace A. Camus, Bron (69)
04
72 14 63 40
Le
monstre n'est pas celui que l'on croit.
Pétri
d'amertume et de drôlerie, Prof ! est
un monologue incisif qui analyse avec précision le mal-être,
les frustrations et les rages étouffées d'un "prof"
devenu un "monstre" — on saura plus tard pourquoi
—, une bête de foire exhibée chaque soir devant
un public : des représentations commanditées par le
Ministère de l'Education Nationale ! "J'étais
condamné à jouer au théâtre mon histoire,
dans la lumière des projecteurs (...) Condamné au
théâtre à perpétuité ! (...) La
purification de la bête par le théâtre !",
"pour ainsi faire oeuvre de salut public".
Il est vrai que ce texte, qui semble écrit comme dans un
souffle, est salutaire, l'auteur osant exprimer des vérités
que l'on préfère habituellement étouffer (un
fait qui doit beaucoup à l'ultra démagogie post-68).Prof
!, farce macabre, met en
scène un protagoniste pittoresque, venu "raconter
sa vie d'autrefois", qui lui était devenue intolérable,
une routine qu'il ne pouvait affronter qu'en se répétant
inlassablement, chaque matin avant de partir en cours : "Les
élèves sont comme des animaux : ils agissent non par
intelligence, mais par instinct". Par contraste, le personnage
énumère aussi les merveilleux souvenirs qu'il conserve
de ses années d'école (quand lui était élève...)
et se remémore son père, un simple paysan, qui lui
répétait : "Enseigner, petit, enseigner !...
C'est le plus beau métier du monde." ; il évoque
ensuite le collégien fasciné par Monsieur Gardon,
son premier maître de latin et de grec, "envoûté"
par l'Iliade... "Les hommes ont brûlé leurs
dieux" et tout particulièrement "l'instituteur",
le "dieu des esprits". Et même si ce prof
là vit dans la nostalgie d'un temps désuet, perdu
à jamais (a-t-il vraiment existé ?) il inspire de
la sympathie : les illusions sont mortes au fil des années
passées dans des établissements dits "sensibles",
dans le face à face quotidien entre lui et des élèves
qui n'en sont plus et qui qualifient l'épopée homérique
de "conneries !".
Un constat sans appel, pour ce "prof" qui préférait
le terme "professeur", non pas par bienséance mais
pour une raison symbolique : "le mot 'professeur' a disparu.
Des trois syllabes il n'en reste plus qu'une. "Prof".
Un peu comme si le mot lui-même était trop grand pour
la fonction. Comme le mot ' flic'. Et pire encore. Parce que flic
n'est pas la réduction du mot policier. Le policier ou le
gendarme a droit à un mot entier, un mot nouveau : flic.
Le professeur, non. Il n'est plus un être humain. On lui a
pris son nom." Preuve s'il en faut du déclin de
la profession dans l'esprit de ceux qui n'en sont pas.
Plaidoyer satirique, qui développe habilement l'analogie
professeur-comédien, Prof ! est
aussi très drôle, et l'on lira avec un plaisir teinté
de pessimisme les passages où les "collègues",
l'institution, les politiciens, les parents d'élèves
et bien sûr les élèves sont vilipendés,
sans apporter aucune solution, se contentant d'exposer et de nous
laisser à nos propres questions et à notre envie de
comprendre ; Prof ! est un texte intelligent
qui a le mérite de nourrir notre réflexion et que
peut parfaitement compléter la lecture de l'essai d'Adrien
Barrot (L'enseignement mis à mort,
Librio, 2000), qui analyse la question avec beaucoup d'efficacité.
A l'heure où l'on s'étonne, dans les hautes sphères
du pouvoir étatique, de la "crise" de vocation
pour le métier, ce texte, parmi d'autres (citons aussi le
tout récent et très médiatisé ouvrage
de Mara Goyet, Collèges de France,
Fayard, 2003) est peut-être un medium permettant de mieux
appréhender, par le biais de l'humour lucide, ce qui dissuade
aujourd'hui les candidats potentiels...
B.
Longre
(février 2003)

du
même auteur : La
Demoiselle (Lansman, 2003)
http://www.lansman.org/
http://www.aml.cfwb.be/theatrales/auteurs/dopagne.html
|