Le Pays lointain
(Les solitaires intempestifs, 1995)

 

du même auteur
J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne
(mise en scène de Joël Jouanneau)

Les prétendants (La Colline, 2003)


Je compris que cette absence d'amour, la solitude, dont je me plains et qui toujours fut pour moi l'unique raison de mes lâchetés, appelons ça comme ça, cette solitude, que cette absence d'amour fit toujours plus souffrir les autres que moi. Et qu'ils semblent ne pas m'aimer, qu'ils donnent l'apparence de ne pas m'aimer, comme seule et dernière preuve d'amour.
Je me réveillai avec l'idée étrange et désespérée et indestructible encore qu'on m'aimait déjà vivant comme on voudrait m'aimer mort sans pouvoir et savoir jamais rien me dire. L'amour définitif, immobile et silencieux.


© Vincent Pontet / Agence Enguerand

Louis, enfant d'une famille nombreuse qu'il a depuis longtemps quitté, décide d'y revenir, se sachant condamné. Peu loquace, le jeune homme, accompagné de son récent ami Longue Date, souhaite régler ses comptes et profite de la date anniversaire de la mort du père pour se rendre sur les lieux de l'histoire passée ; de celle que l'on souhaite oublier une fois le giron familial abandonné. Se construire en dépit de cette famille obligée, car oui quand même obligée, tel est le chemin de croix qu'il a choisi. Reproches et non-dits mêlés fusent de toutes parts et Louis, d'être silencieux tout au long de la pièce, écrasé par le poids des vindictes familiales. Pourquoi ne pas être revenu plus tôt ? Pourquoi ne pas nous donner un peu d'amour, nous qui avons fait du mieux que nous avons pu ? Les membres de sa famille, dont certains qu'il connaît à peine, le réclament, le répudient, le conjurent de dire un mot, de les sortir de cet enfermement, de cette vie choisie sans réfléchir et qui les laisse seule : dans l'expectative d'un éternel retour.

Jean Luc Lagarce, de ce pays lointain, nous ramène une pièce d'une étonnante richesse, porte un regard lucide sur la nature des liens qui régissent la famille : l'interdépendance que chacun tente d'instituer à sa manière. Louis n'est pas de ceux là. Dès les premières pages, il est évident qu'il ne s'agit pas de revenir pour laver son linge sale face au public. Dissocier les familles et résoudre les conflits - familles qui quoique toutes obligées diffèrent dans leur constitution - n'est pas l'enjeu de la pièce qui préfère s'attacher à faire ressurgir la mémoire collective d'événements passés, la sensitivité d'un moment précis, sans jamais appuyer sur la madeleine Proustienne. Analyser comment la parole, tour à tour chargée de silence puis volubile comme un enfant racontant sa journée, se répand, s'échange, est affaire plus passionnante. Comme se délivrer du poids de l'indéfini, de l'incertitude, du pas fini ou du pas commencé, de toutes ces choses que l'on aurait voulu dire à un moment ou à un autre et que l'on exprimera distinctement des années plus tard en se disant que finalement cela n'y aurait rien changé. Le pays lointain contourne les codes d'un thème presque devenu un genre en soi. Ce long voyage pour partir en paix rejoindre le père, homme à la parole solitaire, narrateur fantomatique et parfaite figure de la désincarnation du mari vivant dans un autre monde que celui offert, donne à ce pays lointain un goût de quotidien extraordinaire, à la parole prononcée une nécessité nouvelle tant elle assoit les sentiments éprouvés et dit le bien-être qui a été et s'en est allé.

Les enjeux de ce retour mortuaire, de ce retour pour annoncer sa mort prochaine, cette annonce qu'il n'aura pas l'occasion d'annoncer, pas le temps, pas le moment ; les sentiments qu'il aura longtemps fait fermenter toute honte bue, Louis ne pourra les transmettre. Il s'en ira comme il est venu. La pièce de Jean Luc Lagarce touche immédiatement par sa sobriété et cette capacité à faire surgir l'universel de l'intime. Affres de la filiation, questionnement sur la solitude, la pièce, par ses multiples incises, tisse une réflexion globale sur l'abandon et la responsabilité subséquente, à travers un personnage principal silencieux et nimbé d'un vide ou d'un plein, comme on voudra, dont on ne sait jamais s'il est humilité ou insolence, lui qui ordonne la famille comme une figure géométrique. Les femmes tournoient autour de lui, Suzanne, Catherine et sa mère cherchent le pourquoi d'un fils dont le sentiment premier fut toujours de se sentir mal aimé et qui, de fait, s'en alla sur les routes ne s'accrochant à personne afin de ne pas souffrir, de sorte qu'il reste à jamais, libre et seul, désespérément seul. Cette ville qui ne ressemble pas à une ville et que l'on devine aisément être la banlieue pavillonnaire distille une lumière blafarde parachevant de donner à la pièce tout son aspect figuratif.

"Si je ne pars pas, jamais, je ne serais jamais une vraie personne, juste un enfant. C'est de cela que j'ai peur" déclame Suzanne, sœur de Louis l'impénétrable. L'immobilité dans laquelle se sont figés les différents membres de la famille semble tenir de cet improbable départ, sans explication, sans raison apparente, une simple intuition, la perte d'un atome, d'un électron qui à lui seul fait déchoir l'ensemble.

Philippe Beer-Gabel
(avril 2002)


http://www.solitairesintempestifs.com/

http://www.colline.fr/site/lexi4jou.htm

http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/lagarce/pdg.htm

http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/lointain/pdg.htm