La ressemblance

suivi de La Feintise de Jeff Edmunds
Les Impressions Nouvelles, 2003

 

Farce littéraire à rebondissements

Ces deux récits forment une farce brillante, dont le lecteur ne peut s'extirper que très difficilement ; un petit ouvrage comme on en voit peu, piquant de dérision (et d'autodérision) où mieux qu'avec un exercice de style, nous sommes manipulés de bout en bout par deux experts de la ré-écriture ; ainsi, dans La ressemblance, le lecteur chemine de supercherie en supercherie, s'égare dans les dédales d'une histoire à tiroirs et à dormir debout, où l'auteur prend un malin plaisir à multiplier les mises en abîme, les intrigues loufoques imbriquées les unes dans les autres ; les pistes se brouillent entre fiction et réalité, les repères narratifs s'estompent et un jeu de piste invraisemblable prend forme, vertigineux, qui pourrait bien être voué à ne jamais s'achever (ou être capable de mener au néant, réel ou fictif...)
Tout commence le jour où Vladimir N. (un auteur ayant "acquis quelque notoriété en écrivant des romans") rencontre son sosie... Le récit s'échafaude ainsi sur une trame déjà exploitée (celle de La méprise de Nabokov) mais ici traitée de façon invraisemblable : le romancier / narrateur, las de son métier, décide d'exploiter cette "gémellité" inattendue à des fins personnelles : il rêve en effet de se reconvertir et voit là une chance inespérée d'y parvenir ; il met en place un plan diabolique — dont il n'est pas peu fier ("en toute modestie, mon plan alliait l'élégante sobriété du lingot truffé à l'efficace précision d'une matrice à tablettes.") — qui, au passage, signe d'arrêt de mort de "Jean-Double", le sosie. Le crime était presque parfait... on comprendra plus tard pourquoi.

Dans ce vaste de jeu de miroirs, où, comme toujours, les reflets peuvent être trompeurs, ressemblance physique et ressemblance littéraire se mêlent, machination criminelle et machination narrative aussi ; faut-il être familier de Nabokov ou de Lahougue lui-même pour apprécier ce petit ouvrage ? Pas nécessairement, car le lecteur ne manque pas de clés, posées çà et là, pour suivre sans peine ce suspense littéraire de haut-vol. Certes, on peut se contenter d'être emporté dans ce troublant palais des glaces et apprécier l'expérience ; mais l'ouvrage pique notre curiosité en posant de nombreuses questions sur l'intertextualité, la lecture et l'écriture, la relecture et la réécriture, les limites du plagiat, de l'imitation ou de la parodie et questionne aussi la notion d'auto-fiction : "les mots ne sauraient renvoyer qu'aux mots, et le roman qu'à lui-même, pour une perpétuelle mise en abîme." écrit Jean Lahougue dans un essai intitulé Relecture et réécriture de La Méprise, échafaudant l'idée que toute littérature peut se suffire à elle-même, tourner indéfiniment sur elle-même comme un serpent se mordrait la queue : c'est tout particulièrement Jeff Edmunds (le traducteur en anglais de La ressemblance de Jean Lahougue, et un spécialiste de Nabokov...) qui exploite cette idée dans le court récit qui suit, intitulé La feintise, où l'on retrouve un auteur / narrateur déclarant : "Jean Lahougue est tout simplement le nom de plume commode que j'adopte pour rédiger ce récit. Je ne connais pas, je n'ai jamais connu, quiconque, français ou non, portant ce nom." Faut-il alors douter de l'existence même de l'auteur ? Cet anonyme, employé "comme lecteur dans une maison d'édition française très connue au nom qu'il ne m'est pas permis de mentionner mais dont l'initiale est G"... relate comment il est parvenu à s'approprier un manuscrit (intitulé "la ressemblance", quelle coïncidence !) et à se faire passer pour le véritable auteur.

Inutile d'en dire plus, car on l'a compris, La ressemblance et La feintise sont des textes facétieux et sérieux tout à la fois, des imbroglios fantaisistes et pourtant scrupuleusement construits autour d'un texte originel (La Méprise) lui-même ambigu, et dans lesquels se reflètent toutes les complexités de l'intertextualité ; on y trouve aussi la preuve, si besoin est, qu'écriture et lecture sont deux phénomènes indissociables, étroitement liés et que l'imitation est aussi de l'art.

Blandine Longre
(juin 2003)

Jean Lahougue est né en 1945. Il a publié plusieurs volumes chez Gallimard, aux Impressions Nouvelles, chez Champ Vallon. En 1980, il a refusé le prix Médicis. Il est enseignant. Il vit actuellement en Mayenne.

Jeff Edmunds est le traducteur en anglais de La ressemblance de Jean Lahougue. Il n’est pas né en 1945. Il n’a pas publié plusieurs volumes chez Gallimard, aux Impressions nouvelles, chez Champ Vallon. En 1980, il n’a pas refusé le prix Médicis. Il n’est pas enseignant. Il ne vit pas actuellement en Mayenne.

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