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Farce
littéraire à rebondissements
Ces deux récits
forment une farce brillante, dont le lecteur ne peut s'extirper
que très difficilement ; un petit ouvrage comme on en voit
peu, piquant de dérision (et d'autodérision) où
mieux qu'avec un exercice de style, nous sommes manipulés
de bout en bout par deux experts de la ré-écriture
; ainsi, dans La ressemblance, le lecteur
chemine de supercherie en supercherie, s'égare dans les dédales
d'une histoire à tiroirs et à dormir debout, où
l'auteur prend un malin plaisir à multiplier les mises en
abîme, les intrigues loufoques imbriquées les unes
dans les autres ; les pistes se brouillent entre fiction et réalité,
les repères narratifs s'estompent et un jeu de piste invraisemblable
prend forme, vertigineux, qui pourrait bien être voué
à ne jamais s'achever (ou être capable de mener au
néant, réel ou fictif...)
Tout commence le jour où Vladimir N. (un auteur ayant "acquis
quelque notoriété en écrivant des romans")
rencontre son sosie... Le récit s'échafaude ainsi
sur une trame déjà exploitée (celle de La
méprise de Nabokov) mais ici traitée
de façon invraisemblable : le romancier / narrateur, las
de son métier, décide d'exploiter cette "gémellité"
inattendue à des fins personnelles : il rêve en effet
de se reconvertir et voit là une chance inespérée
d'y parvenir ; il met en place un plan diabolique — dont il
n'est pas peu fier ("en toute modestie, mon plan alliait
l'élégante sobriété du lingot truffé
à l'efficace précision d'une matrice à tablettes.")
— qui, au passage, signe d'arrêt de mort de "Jean-Double",
le sosie. Le crime était presque parfait... on comprendra
plus tard pourquoi.
Dans ce vaste
de jeu de miroirs, où, comme toujours, les reflets peuvent
être trompeurs, ressemblance physique et ressemblance littéraire
se mêlent, machination criminelle et machination narrative
aussi ; faut-il être familier de Nabokov ou de Lahougue lui-même
pour apprécier ce petit ouvrage ? Pas nécessairement,
car le lecteur ne manque pas de clés, posées çà
et là, pour suivre sans peine ce suspense littéraire
de haut-vol. Certes, on peut se contenter d'être emporté
dans ce troublant palais des glaces et apprécier l'expérience
; mais l'ouvrage pique notre curiosité en posant de nombreuses
questions sur l'intertextualité, la lecture et l'écriture,
la relecture et la réécriture, les limites du plagiat,
de l'imitation ou de la parodie et questionne aussi la notion d'auto-fiction
: "les mots ne sauraient renvoyer qu'aux mots, et le roman
qu'à lui-même, pour une perpétuelle mise en
abîme." écrit Jean Lahougue dans un essai
intitulé Relecture et réécriture de
La Méprise, échafaudant l'idée que
toute littérature peut se suffire à elle-même,
tourner indéfiniment sur elle-même comme un serpent
se mordrait la queue : c'est tout particulièrement Jeff
Edmunds (le traducteur en anglais de La ressemblance
de Jean Lahougue, et un spécialiste de Nabokov...) qui exploite
cette idée dans le court récit qui suit, intitulé
La feintise, où l'on retrouve un
auteur / narrateur déclarant : "Jean
Lahougue est tout simplement le nom de plume commode
que j'adopte pour rédiger ce récit. Je ne connais
pas, je n'ai jamais connu, quiconque, français ou non, portant
ce nom." Faut-il alors douter de l'existence même
de l'auteur ? Cet anonyme, employé "comme lecteur
dans une maison d'édition française très connue
au nom qu'il ne m'est pas permis de mentionner mais dont l'initiale
est G"... relate comment il est parvenu à s'approprier
un manuscrit (intitulé "la ressemblance",
quelle coïncidence !) et à se faire passer pour le véritable
auteur.
Inutile d'en
dire plus, car on l'a compris, La ressemblance et
La feintise sont des textes facétieux et sérieux
tout à la fois, des imbroglios fantaisistes et pourtant scrupuleusement
construits autour d'un texte originel (La Méprise)
lui-même ambigu, et dans lesquels se reflètent toutes
les complexités de l'intertextualité ; on y trouve
aussi la preuve, si besoin est, qu'écriture et lecture sont
deux phénomènes indissociables, étroitement
liés et que l'imitation est aussi de l'art.
Blandine
Longre
(juin 2003)
Jean
Lahougue
est né en 1945. Il a publié plusieurs volumes chez
Gallimard, aux Impressions Nouvelles, chez Champ Vallon. En 1980,
il a refusé le prix Médicis. Il est enseignant. Il
vit actuellement en Mayenne.
Jeff
Edmunds est le traducteur en anglais de La ressemblance
de Jean Lahougue. Il n’est pas né en 1945. Il n’a
pas publié plusieurs volumes chez Gallimard, aux Impressions
nouvelles, chez Champ Vallon. En 1980, il n’a pas refusé
le prix Médicis. Il n’est pas enseignant. Il ne vit
pas actuellement en Mayenne.

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