Poèmes sacrés et profanes
de John Donne

préface de Virginia Woolf
traduit de l'anglais par Bernard Pautrat
Rivages Poche, Petite Bibliothèque, 2006

 

 

Le roi du paradoxe.

Les textes de John Donne, ce poète dit « métaphysique », rejeté par les romantiques, réhabilité par TS Eliot (qui sut voir dans sa poésie autre chose que la juxtaposition artificielle d’ornements baroques), fait l’objet d’une intéressante publication en poche : un ouvrage qui regroupe les poèmes « profanes » (les Songs and Sonnets que le poète composa dans sa jeunesse) et ses poèmes sacrés (écrits après son ordination comme Doyen de la Cathédrale Saint-Paul, dans la seconde partie de sa vie, après la mort de la femme aimée). L’originalité de cette publication bilingue (après celle de Gallimard, dans la collection Poésie, et qui remonte… à 1962) tient d’abord à sa préface, extraite du Common Reader de Virginia Woolf (un ouvrage essentiel paru récemment en français chez L’Arche Editeur) ; ce texte, écrit trois cents ans après la mort du poète (1572-1631), apporte un éclairage convaincant sur l’œuvre et sur l’homme (sur ce dernier point, on ira aussi lire le bel essai biographique que Julien Green lui consacre dans Jeunesse Immortelle).

L’écrivaine se penche avant tout sur la force poétique qui émane des vers, l’immédiateté fougueuse et l’irrésistible attrait de son écriture qui effacent « toutes les autres vues », qui « se trouvent fauchées net. ». Elle parle de « cette abrupte façon d’entasser pensée sur pensée », de l’anticonformisme qui se devine derrière chaque métaphore énigmatique et résolument atypique, derrière son goût pour le détail amplifié à la loupe, derrière son rejet évident de la poésie amoureuse traditionnelle (d’inspiration pétrarquiste) et de l’idéal féminin qu’elle véhiculait ; car la femme aimée, chez Donne, est « aussi variée et complexe que Donne lui-même », dit Virginia Woolf, protéiforme et par essence insaisissable. Elle évoque aussi très bien l’homme « torturé », condamné « à une perpétuelle inquiétude », sous « la double pression de l’esprit et du cœur, de la raison et de l’imagination », toujours ambivalent, inlassablement mené par le doute et le paradoxe.

Un tiraillement qui ne s’éteint pas quand il embrasse une carrière religieuse, et dont on trouve l’écho, entre autres, dans le Sonnet XIX :

« Oh, to vex me, contraryes meet in one »
(« Ah, pour me tourmenter, les contraires s’unissent.»).

Comme l’écrit avec élégance la romancière : « un intérêt têtu pour la nature de ses propres sensations tourmentait encore sa vieillesse et en brisait le repos comme il avait tourmenté sa jeunesse. (…) Il n’y avait pas de repos, pas de fin, pas de solution (…) pour une nature tressée de fils aussi divers. »

Même si rien ne vaut l’original, la traduction de Bernard Pautrat apporte une spontanéité nouvelle à l’ensemble, par le biais de tournures limpides et moins rigides peut-être que les précédentes, en accord avec la vivacité du texte anglais. On aurait certes aimé voir le texte français un peu modernisé, mais il reste que la poésie est le domaine où une traduction, quelles que soient ses qualités, affaiblit le plus le sens et la portée des assemblages de mots, et que Donne n’est en aucun cas le plus simple des poètes… on l’aura compris.

Blandine Longre
(juin 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

Poésie - divers articles

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Dans la même collection :
Méditations en temps de crise

traduit et présenté par Franck Lemonde (Rivages 2001)

lire aussi
Le Commun des lecteurs de Virginia Woolf
Traduit de l’anglais par Céline Candiard
Collection Tête-à-tête, L'Arche, 2004

Jeunesse Immortelle de Julien Green
Gallimard, 1998