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Le
roi du paradoxe.
Les textes de
John Donne, ce poète dit « métaphysique »,
rejeté par les romantiques, réhabilité par
TS Eliot (qui sut voir dans sa poésie autre chose que la
juxtaposition artificielle d’ornements baroques), fait l’objet
d’une intéressante publication en poche : un ouvrage
qui regroupe les poèmes « profanes » (les Songs
and Sonnets que le poète composa dans sa jeunesse) et
ses poèmes sacrés (écrits après son
ordination comme Doyen de la Cathédrale Saint-Paul, dans
la seconde partie de sa vie, après la mort de la femme aimée).
L’originalité de cette publication bilingue (après
celle de Gallimard, dans la collection Poésie, et qui remonte…
à 1962) tient d’abord à sa préface, extraite
du Common Reader de Virginia Woolf (un ouvrage essentiel
paru récemment en français chez L’Arche Editeur)
; ce texte, écrit trois cents ans après la mort du
poète (1572-1631), apporte un éclairage convaincant
sur l’œuvre et sur l’homme (sur ce dernier point,
on ira aussi lire le bel essai biographique que Julien Green lui
consacre dans Jeunesse Immortelle).
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L’écrivaine
se penche avant tout sur la force poétique qui émane
des vers, l’immédiateté fougueuse et l’irrésistible
attrait de son écriture qui effacent « toutes
les autres vues », qui « se trouvent
fauchées net. ». Elle parle de « cette
abrupte façon d’entasser pensée sur pensée
», de l’anticonformisme qui se devine derrière
chaque métaphore énigmatique et résolument
atypique, derrière son goût pour le détail
amplifié à la loupe, derrière son rejet
évident de la poésie amoureuse traditionnelle
(d’inspiration pétrarquiste) et de l’idéal
féminin qu’elle véhiculait ; car la femme
aimée, chez Donne, est « aussi variée
et complexe que Donne lui-même », dit Virginia
Woolf, protéiforme et par essence insaisissable. Elle
évoque aussi très bien l’homme «
torturé », condamné « à
une perpétuelle inquiétude », sous
« la double pression de l’esprit
et du cœur, de la raison et de l’imagination »,
toujours ambivalent, inlassablement mené par le doute
et le paradoxe. |
Un tiraillement
qui ne s’éteint pas quand il embrasse une carrière
religieuse, et dont on trouve l’écho, entre autres,
dans le Sonnet XIX :
«
Oh, to vex me, contraryes meet in one »
(« Ah, pour me tourmenter, les contraires s’unissent.»).
Comme l’écrit
avec élégance la romancière : « un
intérêt têtu pour la nature de ses propres sensations
tourmentait encore sa vieillesse et en brisait le repos comme il
avait tourmenté sa jeunesse. (…) Il n’y avait
pas de repos, pas de fin, pas de solution (…) pour une nature
tressée de fils aussi divers. »
Même si
rien ne vaut l’original, la traduction de Bernard Pautrat
apporte une spontanéité nouvelle à l’ensemble,
par le biais de tournures limpides et moins rigides peut-être
que les précédentes, en accord avec la vivacité
du texte anglais. On aurait certes aimé voir le texte français
un peu modernisé, mais il reste que la poésie est
le domaine où une traduction, quelles que soient ses qualités,
affaiblit le plus le sens et la portée des assemblages de
mots, et que Donne n’est en aucun cas le plus simple des poètes…
on l’aura compris.
Blandine
Longre
(juin 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Poésie
- divers articles
http://www.payot-rivages.fr/
http://www.luminarium.org/sevenlit/donne/
Dans la même
collection :
Méditations en temps de crise
traduit et présenté par Franck Lemonde (Rivages 2001)
lire aussi
Le Commun des lecteurs de Virginia Woolf
Traduit de l’anglais par Céline Candiard
Collection Tête-à-tête, L'Arche, 2004
Jeunesse
Immortelle de Julien Green
Gallimard, 1998
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