Les Chutes
traduit de l'anglais par Claude Seban Editions Philippe Rey, 2005

Prix FEMINA Etranger 2005

 


Bien que lisant régulièrement la littérature américaine (traduite) depuis plus de cinquante ans, j’avoue n’avoir jamais lu un seul des nombreux livres de cet auteur prolifique et prolixe, baptisé par certains de « machine à écrire » à cause de son incroyable vitalité (plus de trente romans, des dizaines de nouvelles, des essais, de la poésie, des écrits pour la jeunesse, des pièces de théâtre et des romans policiers, sous le pseudonyme de Rosamond Smith depuis 1964). Titulaire d’une chaire de littérature (creative writing) à l’Université de Princeton, elle fut deux fois nommée pour le prix Nobel et obtint de nombreuses distinctions. Ce qui fait dire à d’autres que cette femme née en 1938 dans l’Etat de New York, à l’ouest du lac Erié, non loin du Niagara, est un véritable phénomène de la littérature américaine ; c’est aussi un grand écrivain à en juger par la qualité de ce dernier ouvrage traduit en français.

Une histoire pleine de bruit et de fureur ou la malédiction des chutes

Cela début en juin 1950 lorsqu’un jeune marié, pasteur en doute sur son orientation sexuelle, se précipite au matin dans les chutes après un nuit de noces catastrophique… Son épouse, au fort caractère, (la presse l’appellera « la Veuve Blanche des Chutes ») se croit alors vouée au malheur ; elle rencontre, au cours des recherches du cadavre de son mari, un brillant avocat qui tombe éperdument amoureux d’elle : « Tous deux se regardèrent, incapables un long moment de parler ». Pendant dix années, le couple vit une passion improbable et pourtant absolue ; ils auront trois enfants, mais Ariah, l’héroïne au prénom impensable, est persuadée que cet amant si délicieux la quittera un jour, elle se croit marquée par la malédiction… Et en effet, les choses se compliquent lorsque l’avocat se sent chargé de défendre la cause de victimes de la pollution chimique due à l’expansion industrielle et la corruption des notables… dont il fait partie…et…

Une écriture tumultueuse

Pour décrire cette passion et les événements qui s’ensuivent, l’auteur, dans un style véhément, parfois incantatoire, dénonce avec brio l’un des épisodes peu glorieux de l’Amérique des années 50 et 60 et ses conséquences sociales ; elle campe des personnages allant jusqu’au bout de leurs destins, de leurs rêves (des admirables portraits de l’intransigeante Ariah, de l’avocat incorruptible, de ces enfants ballottés par cette histoire romanesque et rocambolesque qui laisse sur eux différentes empreintes et évoque leur difficulté à atteindre le bonheur).

Joyce Carol Oates, qui depuis longtemps se pose des questions récurrentes dans son œuvre (que je vais m’empresser de découvrir) sur la violence des choses et des êtres avec un regard de tragédienne, signe là un roman bouleversant, lucide, pénétrant, envoûtant de la première ligne jusqu’à la « chute »… qu’il est urgent de lire. Le jury du prix Fémina a fait là un choix judicieux.

Jacques Chesnel
(décembre 2005)

Jacques Chesnel est membre de l'Académie du Jazz. Auteur de "Le Jazz en quarantaine" (Isoète), "Les Grands Créateurs de Jazz" avec Gérald Arnaud (Bordas) ; auteur et consultant "jazz" pour l'Encyclopédie Encarta sur CD-Rom. Peintre, il travaille depuis plus de trente ans sur les rapports entre jazz et peinture.
(www.jazz-chesnel.com).

Lire aussi
The Female of the Species, Tales of mystery and suspense
Harcourt, Hardback, 2006

http://www.harpercollins.com/authorintro/index.asp?authorid=7275

http://www.philippe-rey.fr/nouveautes.htm