Présent ?
De Jeanne Benameur
Denoël, 2006

 

 

En équilibre sur le fil de la vie.

Un collège comme il en existe des dizaines, dans une banlieue pareille aux autres. Des enseignants humains et donc faillibles, qui oscillent entre bonheur d’enseigner, désillusion, découragement ou esprit revanchard, une principale qui tâche de « colmater », une documentaliste foncièrement optimiste, un agent d’entretien qui fait partie des meubles, et un conseiller d’orientation désorienté ; mais aussi des élèves, anxieux ou indifférents en ce jour de conseil de classe de fin de troisième. Pas de fusillades ou d’émeutes (pas encore, du moins…) qui font le bonheur des médias, pas de grands drames, rien que du quotidien, vécu de l’intérieur, et qui se cristallise pourtant en ce jour tant attendu, où chaque enfant va savoir ce que le conseil de classe lui réserve comme ébauche d’avenir… et où certains adultes vont voir leur existence à eux aussi irrémédiablement changée.

Le point d’interrogation inattendu sur lequel s’achève le titre est à l’image du roman : un questionnement de chaque instant, une remise en cause de la morne vie telle qu’on la mène dans ce microcosme somme toute banal ; et surtout, une exploration de l’idée de «présence», un mot qui fait partie intégrante du monde scolaire et dont le sens a été perdu et usé à force d’être employé jour après jour. L’auteure se donne alors pour tâche de rappeler qu’être « présent » au monde et auprès de ceux qui nous entourent demande un effort de chaque instant, un investissement véritable pour se sentir vraiment en vie. Cette jeune fille, par exemple, qui est « présente » en classe, mais qui ne semble voir personne et que personne ne voit, absente par l’esprit, plongée dans le seul univers qui la maintient vivante, le dessin.

La principale, en revanche, consciencieuse, humaine mais lucide, tente d’être « présente » et de le montrer, même si elle rêve d’autre chose, d’une école autre, un peu comme la documentaliste qui a monté un atelier d’écriture, persuadée que « la littérature peut ouvrir des portes ». D’autres « présences » se font plus discrètes, comme celle du factotum, qui remarque pourtant tous les dysfonctionnements et se montre indispensable. De leur côté, les enseignants sont parfois là sans y être, tel ce professeur de lettres qui n’arrive plus à lire et que ses élèves écoutent sans entendre, ou bien cette jeune prof de SVT qui ne va plus en cours tant l’absence de son petit ami (lui aussi professeur, mais nommé à l’autre bout du pays) lui pèse, et qui pense : « Quand on est jeune, c’est comme si on n’existait pas. On ne peut rien choisir» ; un constat qui s’applique tout autant à ces élèves de troisième, déjà condamnés à des vies étriquées pour certains, entre gavage télévisuel et chômage.

Cette galerie de portraits finement esquissés fait du roman le reflet d’une microsociété en équilibre fragile, qui survit pourtant, malgré le cri strident de la sonnerie qui ponctue la journée qui se voudrait bien ordonnée. Heureusement, de petites épiphanies joyciennes rythment le récit tout en nuance de Jeanne Benameur, des révélations inespérées qui transforment le cours des choses et l’existence de certains des personnages, qui enfin vont se réconcilier avec l’existence où trouver de quoi supporter le « présent ». L’écriture précise fouille inexorablement le sens caché de mots trop banals pour être habituellement remarqués, des significations enfouies sous la résignation passive du quotidien qui use jusqu’au langage ; et l’auteure ne se contente pas d’effleurer le langage mais le déflore, le triture et tente d’en faire une matière vivante ; car « avec les mots, on devient ».
Le roman vient à point nommé, à une époque où l’on ne sait plus à quelles antiques valeurs se vouer ; entre le tout disciplinaire prôné par certains et le grand laxisme découragé des autres, un juste milieu est-il possible ? Comme à toutes les autres questions soulevées ici, Jeanne Benameur se garde bien d’y répondre catégoriquement ou d’asséner des généralités sans intérêt, préférant ouvrir quelques portes et apporter des pistes qui varient selon les personnages, dans un monde où l’on peut encore espérer avoir le choix.

Blandine Longre
(septembre 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

L'éditeur
http://www.denoel.fr/Denoel/

Lire aussi :
Entretiens - Jeanne Benameur, Shaïne Cassim, Arnaud Cathrine, Cédric Erard, Jean-Paul Nozière, Marie-Sabine Roger de Jean-Baptiste Coursaud (T. Magnier, Coll. Essais, 2005)