Dirty Work
de Julia Bell

Young Picador, 2007
Dès 13 ans

 

 

Mirage à l’occidentale

En cette fin d’été, sur le ferry qui la ramène de France, Hope, une jeune lycéenne un peu timide, fait la connaissance d’une fille étrange ; celle-ci dit être russe, s’appeler Oksana et voyager avec son fiancé, Zergei. Ce dernier est en réalité un proxénète qui vient « livrer » Oksana en Angleterre, et qui cherche une seconde fille pour conclure son marché… Hope ne se doute de rien, et quand elle s’aperçoit qu’Oksana a faussé compagnie à son « fiancé » et s’est réfugiée dans le camping-car familial, elle décide de l’aider à passer la frontière, à l’insu de ses parents. Bien mal lui en prend… Car Zergei retrouvera vite la trace de sa marchandise et de la petite Anglaise qui a voulu la lui soustraire.
Cette rencontre entre deux filles que tout sépare (l’une nantie, l’autre issue d’une société appauvrie) et l’aventure terrifiante et hors du commun qui va suivre permettent à l’auteure d’aborder un thème délicat : la prostitution des mineurs et des filles de l’Est (pour la plupart emmenées contre leur gré, séduites par un individu qui leur a fait miroiter les richesses de l’Occident, avant d’être droguées et séquestrées des mois ou des années durant). Hope, qui est enlevée à son tour, tombe des nues quand elle prend conscience de ce qu’on attend d’elle, tandis que la jeune Russe, qui a déjà vu pire, semble se soumettre aisément aux hommes qui l’ont achetée.
Dans le même temps, on a du mal à compatir au désespoir de Hope, la « petite fille riche » qui voit son monde s’écrouler – mais dont on sait qu’elle va s’en sortir sans trop de déboires (contrairement à Hope, qui retrouve sa vie dorée, Oksana n’a aucun recours – elle est entrée illégalement dans le pays et ne peut faire appel aux autorités) – quand on mesure à quel point l’existence d’Oksana est une souffrance de chaque instant. Celle-ci revient sur son enfance misérable (la mort de sa mère, le manque constant de nourriture, le poids que représente pour elle son petit frère, dont elle doit s’occuper, ce qui l’empêche d’aller à l’école…), sur son amitié pour Adik, un garçon encore plus défavorisé qu’elle, puis sur son rêve de partir travailler en Allemagne, sur le traumatisme du premier viol, la veille de son départ pour l’étranger, alors qu’elle n’a que quatorze ans, et enfin sur son séjour forcé en Italie.
Autant le récit de Hope peut agacer par instants (ses peurs sont celles d’une petite fille très innocente), autant le parcours d’Oksana, déjà usée par la vie, est poignant, raconté de façon très réaliste, dans tout ce qu’il a de plus sordide et de plus déshumanisant, sans que jamais l’auteure ne verse dans la complaisance ou le pathos. Oksana a beau être une prostituée, elle s’accroche au peu de dignité qui lui reste et à son seul espoir : retrouver Adik, qui vivrait à Londres.

Le roman s’achève sur leurs retrouvailles, et cependant, le lecteur est fort déçu de devoir quitter là Oksana, une héroïne certes brisée mais valeureuse, à côté de laquelle la petite Hope, personnage très convenu, ne fait pas le poids. En dépît de ce déséquilibre, le roman a toutefois le mérite d’insister sur les décalages socio-économiques qui perdurent entre nos sociétés et celles de l’ancien bloc de l’Est (même si Oksana pourrait tout aussi bien venir d’Asie ou d’Afrique), d’inciter le lecteur occidental à relativiser et à s’éveiller à la misère qui sévit dans le reste du monde, et évidemment à dénoncer l'esclavage sous toutes ses formes.

Blandine Longre
(avril 2007)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

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