Entretiens
Jeanne Benameur, Shaïne Cassim, Arnaud Cathrine, Cédric Erard
Jean-Paul Nozière,
Marie-Sabine Roger

(T. Magnier, Coll. Essais, 2005)

 

 

Et la parole fut donnée aux auteurs...

A propos des romans pour la jeunesse, qu'il connaît bien (entre autres en tant que traducteur - Des têtards dans un bocal de Laila Stien, T. Magnier, 2003 ou encore 12 choses à faire avant la fin du monde de BjØrn Sortland, T. Magnier, 2005), Jean-Baptiste Coursaud disait récemment dans Sitartmag : " Il ne s’agit pas de manuels de savoir-vivre ni d’ouvrages didactiques, mais de littérature. Et la littérature est libre, affranchie." Les témoignages qu'il a rassemblés dans cet ouvrage (au titre délibérément générique, sur une première de couverture où il n'est nullement question de "jeunesse") lui donnent raison, et il réitère cette idée qui lui tient à coeur en introduction, écrivant que les romans "destinés aux enfants et aux adolescents (...) font pleinement partie de la création littéraire en général. (...) oui, décidément, la littérature pour la jeunesse peut être hautement littéraire."

En conséquence, il paraissait essentiel de donner la parole à des écrivains de qualité qui, selon Jean-Baptiste Coursaud (et on abonde dans son sens), sont "confrontés à une critique qui leur réserve, dans ses pages, une part hélas trop congrue" et qui "demeurent souvent maintenus dans un anonymat sinon injuste, en tout cas injustifié". Ce recueil cherche à pallier modestement ces dysfonctionnements médiatiques (Boris Moissard, lors du colloque de Cerisy en 2004, parlait du "ghetto un peu ignominieux" dans lequel on enferme les écrivains pour la jeunesse), en proposant à six d'entre eux de se faire, le temps d'une rencontre, les lecteurs de leurs propres oeuvres : "il s'agissait avant tout de s'appesantir sur l'oeuvre, sur la création, sur les motifs et les sujets qui (pré)occupent" les auteurs. Les choix du "passeur" Jean-Baptiste Coursaud sont subjectifs (il ne s'en cache pas), mais restent néanmoins représentatifs de l'ensemble des romanciers actuels, toutes générations confondues - de Cédric Erard (auteur de quatre romans à l'Ecole des loisirs) à Jean-Paul Nozière (près de trente titres), ou de Jeanne Benameur à Arnaud Cathrine (des romans publiés soit en jeunesse, soit en littérature "générale").


Tu seras la risée du monde
de Jean-Paul Nozière (Martinière jeunesse, 2004)

Chacun fait part de ses désirs et de ses indignations, décrit, parfois difficilement, le processus de création tel qu'il est vécu ou mis en place, parle de ses personnages (souvent comme de créatures hybrides, quasi vivantes), de son besoin d'écrire, et analyse les interactions potentielles entre ses différents romans. Les écrivains, en répondant longuement aux questions pointues de Jean-Baptiste Coursaud (qui sait quand s'effacer et laisser ses interlocuteurs libérer leur parole), s'ouvrent à nous de manière inhabituelle et l'on peut ainsi pénétrer leur intimité littéraire quand ils se penchent à nouveau sur leurs travaux antérieurs : des allées et venues rétrospectives / introspectives qui donnent quelques clefs de lecture, proposent parfois une interprétation bien différente de ce que l'on a compris et retenu des romans, ou qui offent aussi quelques secrets insoupçonnables.

C'est le cas, en particulier, de Cédric Erard, dont on apprend qu'il lit peu de fiction ("J'ai un rapport paradoxal à l'écriture : pour l'instant, j'ai écrit des récits alors que dans la littérature, le récit est le genre que je fréquente le moins"), et que c'est le théâtre qui préside à son travail : il dit appliquer des procédés généralement employés par les comédiens afin de donner vie à ses créatures de papier ; comme Jeanne ou Balthazar, nécessairement en marge parce que "l'individualité de chacun se trouve dans notre marginalité, et nullement dans notre adhésion au système, dans notre normativité." Une idée que l'on retrouve dans les propos d'Arnaud Cathrine : "la singularité a quand même une existence très difficile dans le groupe. (...) Mes personnages ont à coeur de ne pas se laisser imposer des diktats par ce groupe." Arnaud Cathrine, justement, qui se compare lui aussi à un comédien - "ce plaisir infini d'être quelqu'un d'autre le temps de l'éciture d'un livre." Il raconte sa quête initiale, quand il cherchait sa "voix" (en particulier celle de l'adolescent qu'il fut), et insiste sur l'idée du destinataire : "j'écris pour que ce soit adressé", pour "briser de la solitude et être à deux." : la chose écrite comme moyen d'échapper "à du silence et à du non-dit".


Mémoires d’une sale gosse
de Cédric Erard
(L'Ecole des loisirs, 2004)

Un peu comme Jean-Paul Nozière, qui écrit aussi pour ne pas que les choses soient tues ; on se penche avec attention sur ses retours en arrière, ancrés dans l'enfance et l'adolescence : nombre de ses romans, directement liés à des expériences personnelles, parviennent pourtant à éviter l'autobiographie : "Je n'aurais jamais pu écrire Tu seras la risée du monde, qui pourtant sont mes souvenirs d'enfance, en disant Je. (...) quand j'écris, je parle de quelqu'un d'autre."
Etre à la fois soi-même et un autre : voilà qui résume en partie ce qui fait le travail de l'écrivain, chacun répondant, sans le savoir, aux précédents ou aux suivants. Les autres entretiens, tout aussi riches, amplifient la résonance de ces échos, de ces liens qui se tissent de diverses façons (quand Jeanne Benameur dit que "c'est la voix intérieure" qui l'intéresse, et "quand on lit, on est avec l'autre.") mais toujours à partir d'un matériau humain.

La lutte (une constante de l'adolescence, ne l'oublions pas), ne pas se soumettre face à l'uniformisation des esprits, est un autre thème récurrent, dans les romans des auteurs tout comme dans ces entretiens : les mots lucides de Shaïne Cassim (" je pense que la lutte est perdue d'avance, mais ce n'est pas une raison pour ne pas lutter"), et ceux de Marie-Sabine Roger ("je crois qu'on s'affirme, qu'on existe lorsqu'on s'oppose"), situés à chaque bout de l'ouvrage, s'entrecroisent et se répondent.

On retiendra plusieurs choses de ces rencontres (des échanges approfondis et "techniques" - si tant est que l'on puisse parler ainsi en littérature), différemment, selon ses propres lectures et ses affinités avec les textes. On observe aussi les connivences réelles qui se créent entre le questionneur et le répondeur (quand par exemple Arnaud Cathrine parle de Berlin où sont situés certains de ses romans) et il y a beaucoup à glaner en écoutant ces voix multiples qui parlent avec sincérité, n'omettant pas de raconter aussi leurs faiblesses ou leurs regrets, leurs "livres impossibles" et leurs complexités aussi ; une façon de faire connaissance avec des auteurs dont on aura envie de lire tous les romans après les avoir ainsi (re)découverts...

Blandine Longre
(novembre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Entretien avec Jean-Baptiste Coursaud (2005)

Cédric Erard
Lettres à Marie Moulhoud L'Ecole des loisirs, 2005
Mémoires d’une sale gosse, L'Ecole des loisirs, 2004
Les idées noires de Balthazar Mouche de l'école des loisirs, 2002
J'ai pas sommeil L'Ecole des loisirs, 2003

Arnaud Cathrine
Sweet Home (Phase 2, 2005) - article à venir
Exercices de deuil Verticales, 2004
Faits d'hiver L'Ecole des loisirs, 2004
Les choses impossibles L'Ecole des loisirs, 2002

Jeanne Benameur
Présent ? Denoël, 2006

Jean-Paul Nozière
Tu seras la risée du monde (Martinière jeunesse, 2004)
Billi Joe (T. Magnier, roman adultes, 2004)
Maboul à Zéro (Gallimard Jeunesse, 2003)

Marie-Sabine Roger

Le petit roi de Rêvolie, Illustrations Aline Bureau, Sarbacane, 2004

http://www.editions-thierry-magnier.com/

   
   
   
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