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Offrir au lecteur français un autre regard "
La
collection Taille Unique des éditions
Gaïa (fondées en 1993 par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet)
propose des ouvrages de fiction étrangère particulièrement
originaux, parmi lesquels Les Délaissés
de Richard Van Camp, Reposer sous la mer
etTom Tom Tom de Riikka Ala-Harja,
On est forcément très gentil
quand on est très costaud de Dag Johan Haugerud,
dont nous avions parlés dans ces pages. Jean-Baptiste Coursaud
dirige Taille Unique depuis sa création et nous parle de
ses choix éditoriaux, des auteurs déjà publiés,
de ceux qu'il aimerait éditer, de son "métier"
de lecteur et de traducteur.
Jean-Baptiste
Coursaud, vous dirigez la collection Taille Unique depuis maintenant
deux ans : comment a débuté cette aventure littéraire ?
Comme toutes les aventures, elle a commencé
par une rencontre. En juin 2001, à l’occasion du festival Étonnants
Voyageurs, je devais animer une rencontre avec Herbjørg Wassmo,
une auteure norvégienne phare publiée par les éditions Gaïa. Herbjørg
est hélas tombée malade pendant son séjour en France et elle a été
remplacée, lors de cette rencontre, par son éditrice française,
Susanne Juul. Notre discussion s’est poursuivie et, lors du Salon
du Livre de Paris, en mars 2002, Susanne s’est ouverte à moi de
son projet de créer une nouvelle collection qu’elle souhaitait lancer
en 2003, dans le cadre du dixième anniversaire de la maison d’édition.
En mai 2003, Taille Unique voyait la parution de ses deux premiers
titres : Naïf. Super.,
du Norvégien Erlend Loe, et Les
délaissés, du Canadien Richard Van Camp.
En
quoi les titres de la collection se démarquent-ils des autres ouvrages
publiés par les éditions Gaïa et sur quels critères s’opèrent
généralement vos choix ? Vous êtes-vous géographiquement ou
linguistiquement restreints ?
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Taille Unique s’envisage non pas comme
une collection séparée du catalogue général mais comme un
prolongement de celui-ci. Le Suédois Håkan Lindquist, d’abord
publié sur papier rose (puisque Taille Unique, comme les polars,
est composé avec du papier blanc) a vu son œuvre transférée
dans cette collection. Ce sera aussi le cas de Jonas Gardell,
Taille Unique accueillant la suite de Petit
comique deviendra grand, qui sortira à l’automne prochain.
La volonté initiale de Susanne Juul était d’éditer d’autres
auteurs tels que les deux que je viens de citer. Des auteurs
qui n’écrivaient pas de romans historiques ou de sagas, un
genre qui a longtemps été assimilé au catalogue de Gaïa, mais
des récits dont l’action nous est contemporaine, des histoires
qui ont un regard sur l’enfance et l’adolescence. |
Taille Unique est ainsi né. Si je devais
définir cette collection, je citerais Hanif
Kureishi qui, dans son dernier livre, Contre
son cœur, écrit cette très belle et très juste phrase :
« Je cherche dans quelle
mesure une vie adulte est une réaction à l’enfance, une réponse
aux questions qu’elle posait. »
Quant aux critères dont vous parlez, je
dirais qu’a priori, il n’y en a
pas : nous publions des romans que nous aimons.
Pour ma part, j’ajouterais que je publie des romans dont ils me
semblent qu’ils offrent au lecteur français un autre regard, un
univers que la littérature française ne propose pas. L’objectif
avec Taille Unique est aussi de publier des auteurs qui n’évoluent
pas uniquement dans le seul champ de la littérature.
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Erlend Loe écrit également des scénarios
et des romans pour la jeunesse ; son compatriote et ami
Dag Johan Haugerud est réalisateur
de courts-métrages, et la Finlandaise Riikka
Ala-Harja évolue notamment dans le domaine de l’art contemporain.
De la même manière que j’ai l’immense
plaisir de travailler avec Emmanuelle Heurtebize, éditrice
chez 10/18,
avec qui nous publions des auteurs communs, il devient possible
d’entamer des collaborations inédites : la publication
à La
Joie de Lire d’un roman pour
enfants de Loe tandis que nous publions son roman adulte ;
organiser avec le Fonds Régional d’Art
Contemporain de Haute-Normandie une rencontre
entre Riikka et Elina
Brotherus, une photographe finlandaise qui y
est actuellement exposée, etc.
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Justement,
Dag Johan Haugerud était récemment en France, à la fois en tant
qu’écrivain et cinéaste. D’autres rencontres avec certains des auteurs
que vous éditez sont-elles prévues ?
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La venue de Dag Johan participait de ce désir
dont je viens de parler. Sachant que le Festival de courts-métrages de Clermont-Ferrand organisait
une rétrospective sur le court norvégien, dans le cadre de
la célébration en 2005 du centenaire de l’indépendance de
la Norvège, j’ai cherché à faire connaître auprès des organisateurs
l’œuvre littéraire de Dag Johan, dont ils connaissaient la
production cinématographique. C’est ainsi
qu’il a été invité à la fois en tant que réalisateur mais
aussi en tant que membre du jury. Quant aux autres auteurs,
j’espère qu’Erlend Loe nous fera l’honneur de sa présence
cet automne, au festival
des Boréales de Normandie, à Caen, fin novembre 2005.
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Nous attendons sa réponse avec une impatience
non dissimulée puisque nous publierons à cette occasion un livre
illustré pour adultes qu’il a écrit : Maria et José.
À ce propos, pouvez-vous nous dire deux mots de Autant en emporte la femme
d’Erlend
Loe, que vous avez traduit, et qui paraît ce mois
?
Tous
les lecteurs qui apprécient comme Erlend les romans de Jean-Philippe
Toussaint devraient y retrouver le même humour grinçant, ironique
et rentré, le même jeu sur les tics du langage. Erlend a véritablement
révolutionné les lettres norvégiennes dans les années 90, il a créé
ce que les critiques ont qualifié de nouveau genre littéraire :
le naïvisme. Ce sont des romans dont les protagonistes, souvent
un jeune adulte, s’interrogent sur leur vie après qu’un événement,
banal au demeurant, l’a bouleversée. Non seulement, ils ont du mal
à passer à l’âge adulte, mais ils jettent sur leur existence, leur
environnement, un regard amusé, légèrement désabusé, naïf, d’où
cette idée de « naïvisme ». Plus concrètement, Autant en emporte la femme voit une jeune femme, Marianne, débarquer dans la
vie du narrateur. Elle va tout décider pour lui, lui imposer ses
choix et sa vision des choses. Ce roman pose la difficulté d’être
deux. Il joue aussi beaucoup sur les chausse-trapes du langage,
toutes ces discussions figées qui a priori ne nous mènent nulle
part.
Pour
en revenir à la collection, quels sont les titres qui ont rencontré
le plus rapidement l’adhésion des lecteurs ? Pensez-vous que
certains romans mériteraient davantage d’être mis en en avant (par
les libraires, les bibliothèques, les médias, etc.) ?
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Tous les éditeurs regrettent que certains
des romans qu’ils ont publiés n’aient pas été assez remarqués,
quelles que soient les raisons qui expliquent que cette rencontre
n’ait pas eu lieu. Je pense que le roman du Néerlandais Saïd
El Haji, Les jours de Shaytan, aurait mérité un lectorat plus vaste. Voilà
un roman d’apprentissage iconoclaste et drôle, qui présente
le conflit entre un adolescent et son père, lequel veut élever
ses enfants selon les principes propres au Coran et selon
une éducation dictée par ses origines berbères marocaines,
alors que les deux garçons voudraient vivre comme leurs camarades
néerlandais.
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Ce premier roman offre une vision particulièrement
juste des dangers non pas de la religion, mais de l’exégèse, puisque
c’est à mon sens la lecture très rétrograde des textes qui fonde
les principales religions monothéistes de cette planète qui nous
menace actuellement ; encore plus aujourd’hui où la nécessité
d’une appartenance politique individuelle s’est hélas étiolée avec
la fin du communisme dont il s’agirait tout de même et enfin de
reconsidérer aussi bien les fondements que les positions contemporaines.
Et ce d’autant plus à l’heure du néo-libéralisme si agressif et
si dédaigneux de la personne humaine !
Si j’insiste sur ce point qui vous paraîtra
hors sujet par rapport à votre question, c’est que des romans tels
que On est forcément très gentil quand on est très
costaud, de Dag Johan Haugerud, ou Nos
bras sont si courts d’Olaug Nilssen sont aussi des romans de
classes sociales. Il n’y a rien qui m’horripile tant que la littérature
programmatique, mais je demeure passionné par le motif politique
dans la littérature. Un des grands moments de bonheur, oui, de bonheur,
de la fin de l’année 2004 aura été pour moi de voir les jurés du
Nobel récompenser Elfriede Jelinek !
En tant que traducteur du norvégien et du danois, vous connaissez bien la littérature scandinave. Quels
sont vos auteurs de prédilection ?
L’un de mes écrivains « fétiche »
est et demeure le Suédois Stig Dagerman. Il y a aussi les Norvégiens
Tarjei Vesaas et Tormod Haugen, la Finlandaise Tove Jansson. Mais
paradoxalement, ou pas d’ailleurs, tous mes auteurs de prédilection,
comme vous dites, sont Autrichiens : je citais Elfriede Jelinek,
mais il y a bien sûr le très grand, le très très grand Thomas Bernhard,
ou Karl Krauss, Josef Winkler, et Belmen O qui n’est pas traduit.
Et puis il y a surtout des textes qui
ont marqué, au sens propre comme au sens figuré, mon parcours littéraire
et individuel : Poteaux
d’angle, d’Henri Michaux ; L’adieu
à l’automne de Stanislaw Witkiewicz ; La Kallocaïne, de Karin Boye, et beaucoup d’autres encore…
Quels
sont les écrivains non traduits que vous aimeriez pouvoir publier
et faire découvrir aux lecteurs francophones ?

Jean-Baptiste
Coursaud
- Salon du livre de Paris, mars 2005 |
Il
y en a beaucoup, mais si je vous dis leur nom, je vais me
les faire « piquer » par mes collègues… Plus sérieusement :
il y a effectivement des auteurs que j’essaie de publier ou
de faire publier depuis des années, et ça ne marche pas. Ce
n’est pas grave. Il ne faut pas se décourager. Je pense que
certaines œuvres rencontrent leur public à un moment donné.
Si je dois vous donner un exemple d’auteur que
j’aimerais absolument publier, je prendrai une romancière
qui n’est pas scandinave, mais allemande. Il s’agit de Brigitte
Reimann. Elle est décédée à l’âge de 40 ans d’un cancer, en
1973. Elle a écrit de nombreux romans, il y a toute une correspondance,
notamment avec Christa Wolf, sa grande amie, puisque Brigitte
Reimann a vécu en RDA. |
il y a aussi ses journaux intimes dont
le titre magnifique en allemand est : Alles schmeckt nach Abschied, Tout
a un goût d’adieux, en français. Mais surtout, pendant les dix
dernières années de sa vie, elle a écrit un roman, SON roman, Franziska Linkerhand.
C’est un ami berlinois qui me l’a conseillé quand je lui ai demandé :
« S’il y avait UN livre d’un écrivain de la RDA que tu devrais
conseiller, lequel serait-il ? » Quand je l’ai ouvert,
j’ai été littéralement balayé par la première phrase, que je vous
cite de mémoire : « Ah,
Ben… Ben… Où étais-tu passé il y a un an, où étais-tu il y a trois
ans ? » Ce roman raconte l’histoire d’une jeune femme,
Franziska Linkerhand, devenue architecte, elle croit fondamentalement
aux valeurs du socialisme et veut construire un pays selon cet idéal
qui a animé toute cette génération des Allemands de l’Est de 1945
à 1953. Mais Franziska va se rendre compte que sa vision de l’existence,
à la fois collective et individuelle, se heurte à ce que les dirigeants
du pays ont décidé pour le peuple. Parallèlement, cette histoire
qu’elle raconte a posteriori est une longue déclaration d’amour
pour Ben, l’homme qu’elle ne cesse d’aimer et qu’elle ne voit plus
pour des raisons qu’il faut garder secrètes par rapport à l’intrigue.
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Il
faut savoir que Franziska Linkerhand est un long roman
inachevé (de 600 pages) dont il manque à peu près un chapitre
et demi. Brigitte Reimann a vite su qu’elle ne le verrait
pas publié de son vivant : soit parce que le cancer l’emporterait
avant qu’elle n’ait terminé, soit parce que le gouvernement
en censurerait une partie. En réalité, le roman est sorti
en RDA dès 1974 et s’il a subi quelques modifications imposées
par la censure, mais très peu en fait, elles portaient moins
sur ce qu’on aurait pu croire, à savoir les critiques et les
réalités politiques, dont certaines ont tout de même été gommées.
Ce qui a surtout chiffonné les censeurs, c’était la manière
dont Brigitte Reimann, dont la vie a été un peu celle de Franziska,
parlait de l’amour, de l’amour physique, du désir féminin.
Voilà, c’est un roman immense sur l’engagement politique,
la quête d’absolu, la soif de vivre et en même temps la perte
des illusions, sur l’amour, la sexualité, la place des femmes
dans la société... |
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Vous
avez traduit des romans pour la jeunesse, comme l’excellent
Des têtards dans un bocal de Laila Stien
(T. Magnier, 2003) : le travail est-il similaire ou bien
est-il nécessaire de tenir compte du lectorat ? Y prenez-vous
davantage de plaisir encore ?
Ne traduisant que des livres que j’aime,
le plaisir est toujours le même, qu’il s’agisse de romans
pour la jeunesse ou « pour la vieillesse », pour
reprendre la terminologie facétieuse de Christian Lehmann.
Quant à savoir si je pense aux enfants quand je traduis un
livre qui leur est destiné, la réponse est non. Il ne s’agit
pas de manuels de savoir-vivre ni d’ouvrages didactiques,
mais de littérature. Et la littérature est libre, affranchie.
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propos
recueillis par B. Longre
- avril 2005
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.
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