J’aurai ta peau
illustrations Emre Orhun
Nathan poche, 2005
à partir de 8 ans

 

Quand tombent les couleurs : le fantastique au service de la raison.

Comme dans Garçon ou fille de Terence Blacker (Gallimard jeunesse, 2005), il suffit parfois de se mettre très concrètement à la place de l’autre pour apprendre à le comprendre et à l’accepter tel qu’il est – et que ce soit sur le terrain du sexisme ou sur celui du racisme, le processus d’identification puis d’acceptation demeure similaire. Dans la peau d’un noir de John Howard Griffin, modèle du genre, raconte comment ce dernier a vécu, littéralement, en tant que noir (après absorption de médicaments modifiant la pigmentation de sa peau), dans l’Amérique blanche et raciste de l’année 1959, et son frappant témoignage est une précieuse diatribe contre toute forme de discrimination. Il en est de même pour ce roman jeunesse, joliment illustré par Emre Orhun, qui relate la métamorphose (physique puis morale) de Richard, un garçon de dix ans, qui avoue sans ambages son profond dégoût pour Malal, un camarade de classe qui a fui le Rwanda avec sa famille : « Malal est noir. Très noir. Le seul de la classe. Un de trop pour moi. » Son « sourire d’ivoire » l’agace profondément ; alors, un jour où Richard se sent plus rageur que de coutume, lors d’une partie de football qui tourne mal, il prend Malal pour un « punching-ball ».Ce geste irréfléchi déclenche la fureur du jeune Africain, mais Richard pense que l’affaire est close quand c’est Malal qui est puni… Le récit, jusqu’alors très réaliste, bascule sans prévenir dans l’irrationnel : en se réveillant le lendemain matin, Richard découvre que l’index de sa main droite a viré au noir... «Pas un noir feutre, peinture ou crasse. Non. Un noir africain. Un noir Malal.» Il parvient temporairement à cacher cette marque d’infamie mais le jour suivant, c’est sa main gauche qui a été comme « contaminée » durant la nuit : Richard comprend que son cauchemar ne fait que commencer.

Ce roman, dans lequel la franchise est de mise, pique au vif le jeune lecteur ; mieux encore, cette fable salutaire dénonce l’absurdité de certaines phobies par le biais de la raison ; les émotions comptent aussi, mais Emmanuel Bourdier s’adresse avant tout à l’intelligence et au bon sens du lecteur, évitant ainsi le piège d’un sentimentalisme qui empêchent parfois certains récits d’aller au-delà de l’expérience individuelle d’un personnage ; ici, la démonstration touche chaque lecteur, qui ne peut s’empêcher de se dire que cela pourrait aussi lui arriver… En fin d’ouvrage, l’auteur explique avoir écrit ce texte en pensant aux gens qui «écrasent les plus faibles ou blessent ceux qui leur sont différents. (…) Ma façon de leur dire : "mettez-vous à leur place."» Que passe le message…

B. Longre
(mai 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.nathan.fr

Vient de paraître, dans l'excellente collection Autrement Junior (série société)
Et toi, tu es français ou étranger ? La nationalité, la nation et l'identité
(à partir de 9 ans, Autrement jeunesse, 2005)

A propos des préjugés qui semblent parfois ne pas vouloir lâcher prise, on ira lire les éclairantes analyses de Thierry Lenain – qui propose, entre autres, quelques extraits de livres «pour enfants» qui sévissaient encore dans les années quarante… http://sitedethierrylenain.hautetfort.com/archive/2005/02/28/

   
   
   
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