The Summer Sherman Loved Me
de Jane St. Anthony

FSG 2006

à partir de 11-12 ans

 


Fraîcheur du premier amour

Margaret, 12 ans, ne sait que penser de la déclaration d’amour que lui fait Sherman Jenson, un voisin de 13 ans qu’elle connaît depuis toujours mais qu’elle fréquente moins depuis quelque temps : il le lui dit un soir d’été, depuis le porche de sa maison, tandis que Margaret s’endort sur son porche à elle - un privilège que lui accorde sa mère un soir sur deux. Sherman lui propose alors une promenade nocturne à bicyclette ; Margaret le suit, un peu anxieuse (si sa mère l’apprend, elle risque gros…), mais le garçon lui joue un tour qui l’amuse lui, tandis que Margaret est furieuse. Plus tard, elle se confie à sa meilleure amie, Grace, qui s’intéresse plus aux livres qu’aux garçons et cultive assez bien le sarcasme : elle ne mâche pas ses mots et conseille à Margaret d’ignorer Sherman, pathétique et ridicule. Mais il a offert une rose à Margaret et elle est touchée par ce geste, même si elle se méfie toutefois : aurait-il volé la rose dans le jardin de Mr Underwood, un voisin retraité ? Le 4 juillet qui suit, Sherman embrasse Margaret pour la première fois, très pudiquement... sur la joue. Le lendemain, il la « sauve » d’une improbable noyade lors d’une baignade au lac, et pourtant, c’est lui et ses amis qui s’amusaient à faire couler les baigneurs…

Difficile de ne pas tomber sous le charme de ce paisible roman d’apprentissage, qui conte les débuts amoureux de deux jeunes adolescents avec délicatesse, subtilité et pudeur, sans pourtant jamais sombrer dans la mièvrerie. La candeur de Sherman et de Margaret y est pour beaucoup, de même que leurs maladresses, et le lecteur les prend d’emblée en sympathie ; car en dépit de ce peut en dire la très lucide Grace, Sherman est un garçon vif d’esprit, astucieux, qui ose formuler en toute franchise ce qu’il ressent. Margaret est elle sur ses gardes, ne sachant d’abord comment interpréter l’attitude du garçon, qui reste très « gamin »... La confusion des sentiments est explorée avec soin, et le récit est ponctué de multiples remarques naïves et lucides sur les rapports amoureux des adultes.

La jeune fille sera néanmoins capable d’aller au-delà des a priori et de se faire sa propre opinion du garçon. Elle réserve son ironie pour sa mère, avec qui elle n’entretient pas des relations tendues : le regard réprobateur qu’elle semble constamment poser sur sa fille dérange profondément Margaret, qui s’interroge sur les sentiments qu’elle éprouve pour cette femme à qui elle ne veut pas ressembler – observant ses petites sœurs jumelles, elle se demande comment, quand elle avait leur âge, elle a pu aimer cette mère sévère dont la présence l’oppresse maintenant. Elles parviendront pourtant à se parler et à formuler leurs craintes respectives, sa mère lui expliquant qu’elle ne la comprend pas – qu’à son âge, elle avait « peur des garçons » (« J’avais peur de tout. Je restais à lire dans ma chambre. ») ; et pourtant, Margaret a elle aussi peur de nombre de choses, même si elle est plus « libérée » que sa mère au même âge.

Le récit entre dans le détail des pensées et des sentiments de Margaret, dont on admire la complexité psychologique. Les autres personnages, même s’ils ne sont qu’esquissés, sont tous singuliers, à leur manière : Mr Underwood, un vieux gentleman amusant et respectueux qui s’exprime de façon un peu désuète, la mère de Sherman, une femme ridicule, qui ne cesse de se lamenter sur son sort et de se plaindre de ses fils, les deux petites sœurs jumelles de Margaret, qui participent pleinement à l’intrigue : curieuses et vivifiantes, elles illuminent le récit – même si elles agacent souvent la jeune narratrice…

Tout sonne juste, les situations, en surface très simples, donnent lieu à de multiples complications, parfois très amusantes ; les anecdotes s’enchaînent sans que le lecteur ne s’ennuie un instant, et c’est par petites touches que l’auteur parvient à maintenir un agréable suspense, à travers les tensions qui s’accumulent dans l’esprit de Margaret, partagée entre la répulsion qu’elle éprouve pour sa mère, dont l’existence morne n’a rien d’enviable, et son désir de se voir mieux aimée par elle, reconnue en tant qu’individu à part entière. The Summer Sherman Loved Me est ainsi une excellente analyse des rapports conflictuels entre générations mais aussi entre garçons et filles, dont les univers parallèles se rejoignent ici – par le biais de désirs jusqu’alors ignorés. Le dénouement, paisible mais en suspens, est très satisfaisant et permet au lecteur d’imaginer à loisir comment pourra grandir l’amour naissant entre les deux personnages. Et même si l’histoire se déroule dans l’Amérique des années 60, le lecteur trouvera ici des préoccupations universelles, qui transcendent les époques et les lieux ; un premier roman qui n’a rien à envier à ceux d’Anne Fine…

Blandine Longre
(mai 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

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