|
Fraîcheur du premier amour
Margaret, 12
ans, ne sait que penser de la déclaration d’amour que
lui fait Sherman Jenson, un voisin de 13 ans qu’elle connaît
depuis toujours mais qu’elle fréquente moins depuis
quelque temps : il le lui dit un soir d’été,
depuis le porche de sa maison, tandis que Margaret s’endort
sur son porche à elle - un privilège que lui accorde
sa mère un soir sur deux. Sherman lui propose alors une promenade
nocturne à bicyclette ; Margaret le suit, un peu anxieuse
(si sa mère l’apprend, elle risque gros…), mais
le garçon lui joue un tour qui l’amuse lui, tandis
que Margaret est furieuse. Plus tard, elle se confie à sa
meilleure amie, Grace, qui s’intéresse plus aux livres
qu’aux garçons et cultive assez bien le sarcasme :
elle ne mâche pas ses mots et conseille à Margaret
d’ignorer Sherman, pathétique et ridicule. Mais il
a offert une rose à Margaret et elle est touchée par
ce geste, même si elle se méfie toutefois : aurait-il
volé la rose dans le jardin de Mr Underwood, un voisin retraité
? Le 4 juillet qui suit, Sherman embrasse Margaret pour la première
fois, très pudiquement... sur la joue. Le lendemain, il la
« sauve » d’une improbable noyade lors d’une
baignade au lac, et pourtant, c’est lui et ses amis qui s’amusaient
à faire couler les baigneurs…
| 
|
Difficile
de ne pas tomber sous le charme de ce paisible roman d’apprentissage,
qui conte les débuts amoureux de deux jeunes adolescents
avec délicatesse, subtilité et pudeur, sans
pourtant jamais sombrer dans la mièvrerie. La candeur
de Sherman et de Margaret y est pour beaucoup, de même
que leurs maladresses, et le lecteur les prend d’emblée
en sympathie ; car en dépit de ce peut en dire la très
lucide Grace, Sherman est un garçon vif d’esprit,
astucieux, qui ose formuler en toute franchise ce qu’il
ressent. Margaret est elle sur ses gardes, ne sachant d’abord
comment interpréter l’attitude du garçon,
qui reste très « gamin »... La confusion
des sentiments est explorée avec soin, et le récit
est ponctué de multiples remarques naïves et lucides
sur les rapports amoureux des adultes. |
La jeune fille
sera néanmoins capable d’aller au-delà des a
priori et de se faire sa propre opinion du garçon. Elle
réserve son ironie pour sa mère, avec qui elle n’entretient
pas des relations tendues : le regard réprobateur qu’elle
semble constamment poser sur sa fille dérange profondément
Margaret, qui s’interroge sur les sentiments qu’elle
éprouve pour cette femme à qui elle ne veut pas ressembler
– observant ses petites sœurs jumelles, elle se demande
comment, quand elle avait leur âge, elle a pu aimer cette
mère sévère dont la présence l’oppresse
maintenant. Elles parviendront pourtant à se parler et à
formuler leurs craintes respectives, sa mère lui expliquant
qu’elle ne la comprend pas – qu’à son âge,
elle avait « peur des garçons » («
J’avais peur de tout. Je restais à lire dans ma chambre.
») ; et pourtant, Margaret a elle aussi peur de nombre
de choses, même si elle est plus « libérée
» que sa mère au même âge.
Le récit
entre dans le détail des pensées et des sentiments
de Margaret, dont on admire la complexité psychologique.
Les autres personnages, même s’ils ne sont qu’esquissés,
sont tous singuliers, à leur manière : Mr Underwood,
un vieux gentleman amusant et respectueux qui s’exprime de
façon un peu désuète, la mère de Sherman,
une femme ridicule, qui ne cesse de se lamenter sur son sort et
de se plaindre de ses fils, les deux petites sœurs jumelles
de Margaret, qui participent pleinement à l’intrigue
: curieuses et vivifiantes, elles illuminent le récit –
même si elles agacent souvent la jeune narratrice…
Tout sonne juste,
les situations, en surface très simples, donnent lieu à
de multiples complications, parfois très amusantes ; les
anecdotes s’enchaînent sans que le lecteur ne s’ennuie
un instant, et c’est par petites touches que l’auteur
parvient à maintenir un agréable suspense, à
travers les tensions qui s’accumulent dans l’esprit
de Margaret, partagée entre la répulsion qu’elle
éprouve pour sa mère, dont l’existence morne
n’a rien d’enviable, et son désir de se voir
mieux aimée par elle, reconnue en tant qu’individu
à part entière. The Summer Sherman Loved
Me est ainsi une excellente analyse des rapports conflictuels
entre générations mais aussi entre garçons
et filles, dont les univers parallèles se rejoignent ici
– par le biais de désirs jusqu’alors ignorés.
Le dénouement, paisible mais en suspens, est très
satisfaisant et permet au lecteur d’imaginer à loisir
comment pourra grandir l’amour naissant entre les deux personnages.
Et même si l’histoire se déroule dans l’Amérique
des années 60, le lecteur trouvera ici des préoccupations
universelles, qui transcendent les époques et les lieux ;
un premier roman qui n’a rien à envier à ceux
d’Anne Fine…
Blandine
Longre
(mai 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.fsgkidsbooks.com/
http://www.janestanthony.com/index.html
|