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du
11 au 24 mai 2005
Les éditeurs associés
invitent L’Esprit des péninsules
au Salon du livre de la Halle Saint Pierre, 2 rue Ronsard, 75018
Paris
Ciel écarlate sur Maribor
Un homme débarque
de nuit en gare d'une ville inconnue. Nous voilà d'emblée
sur le sol fuyant des romans modernes de la perdition, avec pour
référence explicite, Kafka et son Château. Notre
homme sans qualité s'appelle Joseph Erdman et est venu attendre
un dénommé Jaroslav qui bien sûr ne viendra
pas. Pure incidence s'il est ingénieur de la firme J. Štastny
& co. plutôt que géomètre.
Le récit convoque bientôt un cadre référentiel
plus précis : nous sommes en 1938 à Marburg alias
Maribor, en Slovénie. Le héros a passé son
enfance dans cette ville qui l'a attiré à nouveau
sans raison véritable et qui se referme peu à peu
sur lui. D'abord cloîtré dans sa chambre d'hôtel,
Erdman pour son malheur se lie avec quelques notables de la ville,
figures plus ou moins grotesques de bourgeois provinciaux. En hôte
de passage incapable d'adhérer aux convenances de cette bonne
société, il s'éprend alors de Margerita, femme
de l'ingénieur Franjo Samsa, « contrôleur
en chef du textile de la fabrique textile Hutter. » Puis
c'est l'alcool, les tavernes des bas-fonds et tout un lot d'ombres
louches que notre héros se met à suivre, parmi lesquelles
l'étrange Fediatine, demi-clochard qui jette en russe des
prédications véhémentes. Bientôt Erdman
sombre dans une sorte d'abrutissement calamiteux, radicalement étranger
aux querelles politiques de ce coin d'Europe. Car ces spectres qui
s'agitent, cette frilosité palpable, la grandiloquence soudaine
et monstreuse des péquins surexcités, tout semble
préluder aux chambardements historiques que l'on sait, germes
de peurs et de haines où Erdman s'empoisonne. Bientôt
une aurore boréale semblant un gigantesque feu déverse
au ciel un rouge sinistre.
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Second
ouvrage de Jancar traduit du slovène, Aurore
Boréale nous ramène, comme le fulgurant
Elève de Joyce (L'esprit des
péninsules, 2003), dans cette Mitteleuropa instable où
les identités explosent, se fragmentent dans la dérive
sans fin de l'histoire. De Trieste à Vienne s'ouvre un
espace de flottement quasi-philosophique, un espace intérieur,
peut-être, cartographie du désarroi de l'individu
moderne, dont l'écrivain slovène arpente les vallées
sombres. Au moindre interrogatoire policier, les certitudes
vacillent, l'oisif est toujours un coupable en puissance: «
Et finalement, s'il est vrai que je suis bien ce que j'affirme
que je suis; si je fais bien ce que je dis que je fais, alors
il faudrait que je le fasse. » Son style, non sans
humour, procède par incision, traits sobres de scalpel
découvrant le non-sens vertigineux de l'histoire. |
Ainsi, à
partir d'une situation contemporaine du récit, nous sommes
parfois arrachés brutalement par l'auteur à cette
temporalité et jetés loin dans le futur qui en découle
: «La jeunesse qui va mourir marche derrière le
chef de la musique qui lui survivra [...] En bas, le long de la
Drave, dans l'abattoir de Melje, le bétail beugle quand le
défilé drapeau en tête, franchit le pont d'un
coté de la rivière et passe devant l'abattoir, il
pousse un hurlement étrange pour saluer le chant matinal,
pour saluer avant d'être abattu. » Le présent,
comme le sol sous les pieds du héros, semble sans cesse se
dérober, incliner soudain vers un trou noir où les
êtres débaroulent.
Ailleurs, dans la bouche d'un bien sérieux médecin
militaire, c'est l'exposé de quelques statistiques improbables
qui laisse entrevoir le dévoiement possible des idéologies
positivistes : « Le fémur, mon cher monsieur, le
fémur! Le fémur juif est plus court que le fémur
slave, 487 contre 491. [...] Même remarque pour la cuisse,
entre une cuisse juive et une cuisse slave, le rapport est de 196
à 212 ! » Dans cette hystérie généralisée,
Erdman s'accroche comme il peut à la tendresse d'une femme
et à quelques souvenirs d'enfance. Mais le courant est bien
trop puissant, le mal des foules sans rémission...
Jancar a signé là un admirable roman. Au rythme des
marées d'un estomac d'ivrogne le récit nous jette
dans les remous monstrueux du vingtième siècle. L'écriture
tire sa puissance d'une précision dans le délire,
traçant l'errance d'un homme sur le fil du rasoir de la folie
ordinaire, celle des autres et la sienne aussi: « L'équilibre
du monde avait été détruit et quelque part
à l'arrière de ma tête, de ma poitrine aussi,
de mes épaules, je sentais le monde se mouvoir et se déplacer,
je me sentais envahi par une sorte de faiblesse. » Gangrené
de suspicion, baigné dans une médiocrité paroxystique,
Erdman sombre par le dérisoire tandis que l'apocalypse s'affiche
au bulletin météo: «Le ciel était
rouge sang au-dessus de la Slovénie».
Jean-Baptiste
Monat
(avril 2005)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français, et déambule
volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines
de leurs marges (la chanson notamment).

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