Aurore Boréale
traduit du slovène par André Lück Gaye
L’esprit des péninsules, 2003

 

du 11 au 24 mai 2005
Les éditeurs associés invitent L’Esprit des péninsules
au Salon du livre de la Halle Saint Pierre, 2 rue Ronsard, 75018 Paris


Ciel écarlate sur Maribor

Un homme débarque de nuit en gare d'une ville inconnue. Nous voilà d'emblée sur le sol fuyant des romans modernes de la perdition, avec pour référence explicite, Kafka et son Château. Notre homme sans qualité s'appelle Joseph Erdman et est venu attendre un dénommé Jaroslav qui bien sûr ne viendra pas. Pure incidence s'il est ingénieur de la firme J. Štastny & co. plutôt que géomètre.
Le récit convoque bientôt un cadre référentiel plus précis : nous sommes en 1938 à Marburg alias Maribor, en Slovénie. Le héros a passé son enfance dans cette ville qui l'a attiré à nouveau sans raison véritable et qui se referme peu à peu sur lui. D'abord cloîtré dans sa chambre d'hôtel, Erdman pour son malheur se lie avec quelques notables de la ville, figures plus ou moins grotesques de bourgeois provinciaux. En hôte de passage incapable d'adhérer aux convenances de cette bonne société, il s'éprend alors de Margerita, femme de l'ingénieur Franjo Samsa, « contrôleur en chef du textile de la fabrique textile Hutter. » Puis c'est l'alcool, les tavernes des bas-fonds et tout un lot d'ombres louches que notre héros se met à suivre, parmi lesquelles l'étrange Fediatine, demi-clochard qui jette en russe des prédications véhémentes. Bientôt Erdman sombre dans une sorte d'abrutissement calamiteux, radicalement étranger aux querelles politiques de ce coin d'Europe. Car ces spectres qui s'agitent, cette frilosité palpable, la grandiloquence soudaine et monstreuse des péquins surexcités, tout semble préluder aux chambardements historiques que l'on sait, germes de peurs et de haines où Erdman s'empoisonne. Bientôt une aurore boréale semblant un gigantesque feu déverse au ciel un rouge sinistre.

Second ouvrage de Jancar traduit du slovène, Aurore Boréale nous ramène, comme le fulgurant Elève de Joyce (L'esprit des péninsules, 2003), dans cette Mitteleuropa instable où les identités explosent, se fragmentent dans la dérive sans fin de l'histoire. De Trieste à Vienne s'ouvre un espace de flottement quasi-philosophique, un espace intérieur, peut-être, cartographie du désarroi de l'individu moderne, dont l'écrivain slovène arpente les vallées sombres. Au moindre interrogatoire policier, les certitudes vacillent, l'oisif est toujours un coupable en puissance: « Et finalement, s'il est vrai que je suis bien ce que j'affirme que je suis; si je fais bien ce que je dis que je fais, alors il faudrait que je le fasse. » Son style, non sans humour, procède par incision, traits sobres de scalpel découvrant le non-sens vertigineux de l'histoire.

Ainsi, à partir d'une situation contemporaine du récit, nous sommes parfois arrachés brutalement par l'auteur à cette temporalité et jetés loin dans le futur qui en découle : «La jeunesse qui va mourir marche derrière le chef de la musique qui lui survivra [...] En bas, le long de la Drave, dans l'abattoir de Melje, le bétail beugle quand le défilé drapeau en tête, franchit le pont d'un coté de la rivière et passe devant l'abattoir, il pousse un hurlement étrange pour saluer le chant matinal, pour saluer avant d'être abattu. » Le présent, comme le sol sous les pieds du héros, semble sans cesse se dérober, incliner soudain vers un trou noir où les êtres débaroulent.
Ailleurs, dans la bouche d'un bien sérieux médecin militaire, c'est l'exposé de quelques statistiques improbables qui laisse entrevoir le dévoiement possible des idéologies positivistes : « Le fémur, mon cher monsieur, le fémur! Le fémur juif est plus court que le fémur slave, 487 contre 491. [...] Même remarque pour la cuisse, entre une cuisse juive et une cuisse slave, le rapport est de 196 à 212 ! » Dans cette hystérie généralisée, Erdman s'accroche comme il peut à la tendresse d'une femme et à quelques souvenirs d'enfance. Mais le courant est bien trop puissant, le mal des foules sans rémission...
Jancar a signé là un admirable roman. Au rythme des marées d'un estomac d'ivrogne le récit nous jette dans les remous monstrueux du vingtième siècle. L'écriture tire sa puissance d'une précision dans le délire, traçant l'errance d'un homme sur le fil du rasoir de la folie ordinaire, celle des autres et la sienne aussi: « L'équilibre du monde avait été détruit et quelque part à l'arrière de ma tête, de ma poitrine aussi, de mes épaules, je sentais le monde se mouvoir et se déplacer, je me sentais envahi par une sorte de faiblesse. » Gangrené de suspicion, baigné dans une médiocrité paroxystique, Erdman sombre par le dérisoire tandis que l'apocalypse s'affiche au bulletin météo: «Le ciel était rouge sang au-dessus de la Slovénie».

Jean-Baptiste Monat
(avril 2005)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français, et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

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