Cent fois sur le métier
Les Impressions Nouvelles, Paris-Bruxelles, 2004

 

La poésie au travail

Jan Baetens est, peut-être et paraît-il, « le dernier poète flamand d’expression française », suivant en cela des générations qui, depuis le XIXème siècle et le symbolisme, marquèrent l’histoire des Lettres de Belgique. Du symbolisme, il y en a dans Cent fois sur le métier, comme l’annonce la double méprise faisant l’objet de l’anecdote placée en exergue, et dans laquelle un père croit déceler chez son fils un « don métaphorique », une « façon prophétique et symbolique de comprendre les métiers ».

Cent métiers si bien compris, si bien assimilés qu’ils forgent dans leur ensemble un monde poétique à la fois compact et fluide, divers et unifié, profond et léger. Entre le premier cité, le poète (ou plus exactement « Le p… respectueux » - honte paradoxale de savoir que certains prostituent sans vergogne leur plume passive) et « Le censeur », le dernier des métiers (dans tous les sens du terme, puisque sur la page ultime rien ne peut être tracé), 98 autres poèmes rappellent que le travail, saisi de l’intérieur, n’est jamais aussi simple qu’on le croit, perçu de l’extérieur. Humbles ou prestigieux, manuels ou intellectuels, honnêtes ou malhonnêtes, pittoresques ou banals, les métiers passés en revue donnent lieu à des images denses ou furtives, lumineuses ou obscures, à des rapprochements inattendus ou logiques, à des traits mordants ou attendris…

La triple référence à Boileau, Ponge et Queneau n’est pas vaine, et se multiplie au fil des vers libres et des proses qui se déroulent selon des contraintes plus ou moins perceptibles, tant il est vrai que n’importe quel travailleur ne peut faire fructifier son labeur qu’en s’appuyant sur des règles librement consenties. La littérature est là, partout chez elle, atelier ouvert sous l’égide clairement identifiée des trois susnommés, mais aussi – parfois non sans malice – de Perec, Prévert, Nerval, Butor, Robbe-Grillet, Hergé etc., ou caché sous les voiles intertextuels (Baudelaire, Gide, Hugo et bien d’autres) ; les pages sont tissées de mots (« Le tailleur » rappelle avec à-propos qu’un « texte » est un « tissu »), de mots jouant entre eux, mots et maux du « lexicographe », mots volés ou volants du « voleur »-aviateur qui « convola », mots qui grâce au « confiseur » satisfont les sens et l’essence, mots qui souillent et qui soûlent, selon « La femme de ménage », bref mots que ne négligent pas les calembours, «calembredour» et « calembedaine » de « L’aliéniste ». Dans la tonalité humoristico-littéraire, «La concierge» est dominante, qui arrive à expliquer le structuralisme aux enfants, désignant le destinateur et le destinataire des lettres qu’elle distribue, donnant le code, déchiffrant signifié et signifiant…

Poésie sous contrainte, poésie de l’imaginaire (voir « Le boucher » dont la viande procure l’ivresse), poésie de la représentation (voir le théâtre du « plombier »), les cent textes de l’ouvrage, inséparables les uns des autres (« Le présentateur du 20 heures » a beaucoup à voir avec « Le garde du corps » qui lui même a des relations avec « L’entrepreneur des pompes funèbres »…), s’ils font sourire, font aussi rêver, réfléchir (au silence, au sexe des anges, à l’écriture, au vide, aux « déshérités » devenus « défavorisés », aux méfaits des marchands d’art et des journalistes). Ils laissent finalement aux lecteurs le dernier mot, eux « qui connaissent le dur métier de vivre » (et aussi de lire), et qui en ce moment se fient aux affirmations du « critique », à la fois métier et poème dont les derniers vers dénoncent narquoisement la question que se pose le personnage,

« … celle de savoir si
oui ou non
Je pourrai signer en toutes lettres
».

Jean-Pierre Longre
(février 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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