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La poésie au travail
Jan Baetens
est, peut-être et paraît-il, « le dernier
poète flamand d’expression française »,
suivant en cela des générations qui, depuis le XIXème
siècle et le symbolisme, marquèrent l’histoire
des Lettres de Belgique. Du symbolisme, il y en a dans Cent
fois sur le métier, comme l’annonce la
double méprise faisant l’objet de l’anecdote
placée en exergue, et dans laquelle un père croit
déceler chez son fils un « don métaphorique
», une « façon prophétique et symbolique
de comprendre les métiers ».
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Cent
métiers si bien compris, si bien assimilés qu’ils
forgent dans leur ensemble un monde poétique à
la fois compact et fluide, divers et unifié, profond
et léger. Entre le premier cité, le poète
(ou plus exactement « Le p… respectueux
» - honte paradoxale de savoir que certains prostituent
sans vergogne leur plume passive) et « Le censeur
», le dernier des métiers (dans tous les sens du
terme, puisque sur la page ultime rien ne peut être tracé),
98 autres poèmes rappellent que le travail, saisi de
l’intérieur, n’est jamais aussi simple qu’on
le croit, perçu de l’extérieur. Humbles
ou prestigieux, manuels ou intellectuels, honnêtes ou
malhonnêtes, pittoresques ou banals, les métiers
passés en revue donnent lieu à des images denses
ou furtives, lumineuses ou obscures, à des rapprochements
inattendus ou logiques, à des traits mordants ou attendris… |
La triple référence
à Boileau, Ponge et Queneau
n’est pas vaine, et se multiplie au fil des vers libres et
des proses qui se déroulent selon des contraintes plus ou
moins perceptibles, tant il est vrai que n’importe quel travailleur
ne peut faire fructifier son labeur qu’en s’appuyant
sur des règles librement consenties. La littérature
est là, partout chez elle, atelier ouvert sous l’égide
clairement identifiée des trois susnommés, mais aussi
– parfois non sans malice – de Perec,
Prévert, Nerval, Butor, Robbe-Grillet,
Hergé etc., ou caché sous
les voiles intertextuels (Baudelaire, Gide, Hugo et bien d’autres)
; les pages sont tissées de mots (« Le tailleur
» rappelle avec à-propos qu’un « texte
» est un « tissu »), de mots jouant entre eux,
mots et maux du « lexicographe », mots volés
ou volants du « voleur »-aviateur qui «
convola », mots qui grâce au « confiseur
» satisfont les sens et l’essence, mots qui souillent
et qui soûlent, selon « La femme de ménage
», bref mots que ne négligent pas les calembours,
«calembredour» et « calembedaine
» de « L’aliéniste ». Dans
la tonalité humoristico-littéraire, «La
concierge» est dominante, qui arrive à expliquer
le structuralisme aux enfants, désignant le destinateur et
le destinataire des lettres qu’elle distribue, donnant le
code, déchiffrant signifié et signifiant…
Poésie
sous contrainte, poésie de l’imaginaire (voir «
Le boucher » dont la viande procure l’ivresse),
poésie de la représentation (voir le théâtre
du « plombier »), les cent textes de l’ouvrage,
inséparables les uns des autres (« Le présentateur
du 20 heures » a beaucoup à voir avec «
Le garde du corps » qui lui même a des relations
avec « L’entrepreneur des pompes funèbres
»…), s’ils font sourire, font aussi rêver,
réfléchir (au silence, au sexe des anges, à
l’écriture, au vide, aux « déshérités
» devenus « défavorisés »,
aux méfaits des marchands d’art et des journalistes).
Ils laissent finalement aux lecteurs le dernier mot, eux «
qui connaissent le dur métier de vivre » (et
aussi de lire), et qui en ce moment se fient aux affirmations du
« critique », à la fois métier
et poème dont les derniers vers dénoncent narquoisement
la question que se pose le personnage,
«
… celle de savoir si
oui ou non
Je pourrai signer en toutes lettres ».
Jean-Pierre
Longre
(février 2004)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

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