La montagne de Jade
(L'Aube, 2004)

 

Une adolescence en terre maoïste : un récit dans la lignée des romans d'apprentissage.

Lin, la jeune narratrice de ce roman qui prend bien souvent des allures de documentaire, raconte deux années de son existence : celles d'une petite citadine envoyée à la campagne avec nombre de ses camarades lycéens afin de prendre part à la massive rééducation de la "petite bourgeoisie" pékinoise ; un processus "révolutionnaire" censé donner le sens des réalités aux cadres et à leur progéniture, en les obligeant à partager la vie du prolétariat paysan, leur pauvreté et leur quotidien rythmé par les travaux agricoles. La jeune fille a à peine le temps de revoir sa mère (qui est là depuis un certain temps déjà) qu'elle se retrouve dans un "foyer", une école de la commune populaire où les élèves étudient tout en participant à de nombreuses tâches manuelles et pratiques, en organisant des réunions politiques ou en préparant des spectacles inspirés de l'opéra traditionnel mais adaptés afin de se conformer à l'idéologie révolutionnaire.

Xiaomin Giafferri-Huang est née à Pékin en 1955. Formée à l’Institut des langues de Pékin, puis à la Sorbonne, elle est maître de conférences de chinois à l’université de Nice. Outre des romans et nouvelles déjà publiés en Chine, elle a traduit Camus, Baudelaire et Modiano. La montagne de Jade est son premier roman publié en France.

Cette expérience mémorable est racontée avec une fraîcheur de ton (n'excluant cependant pas une légère amertume qui pointe par endroits) qui rend la lecture particulièrement plaisante et les adolescents dont Lin nous fait partager la vie sont encore à l'âge où tous les espoirs sont permis ; même si les contradictions internes du système froissent par instant la narratrice et la rendent prudente, elle s'adapte plutôt bien à sa nouvelle vie, aux repas infects, aux maigres rations, à la misère des paysans (sur lesquels elle tâche de prendre exemple) et au dur labeur imposé aux jeunes : fabriquer et transporter des briques d'argile pour agrandir l'école, ramasser les excréments animaux pour procurer de l'engrais naturel, récolter le blé ou planter le riz durant les vacances...

Lin est cependant frappée par certaines superstitions paysannes obscurantistes (comme celle qui interdit aux filles de se laver dans l'étang : "l'eau est sacrée, on vit avec ça. Quand une y femelle touche, ça porte malheur." !) ou par d'archaïques traditions (entre autres, le mariage arrangé de son amie Fengweng, à quelques semaines des examens, lui ôtant ainsi la chance d'accéder à une vie meilleure). De même, les jeunes gens ne sont pas autorisés à tomber amoureux, ceci afin de garder leur énergie pour... "la construction du socialisme" : "avoir une relation amoureuse, c'était faire passer son intérêt personnel avant celui de la révolution." Mais les mises en garde n'empêchent pas certains de se rencontrer en secret, en dépit des conséquences parfois lourdes que ces rendez-vous ne manquent pas d'entraîner.

Pour la jeune fille, ces deux années s'écoulent presque paisiblement, sans heurt, mais on lui reproche son manque d'enthousiasme politique, en particulier lors de campagnes de délation destinées à "découvrir les ennemis cachés au sein du peuple" ; manquant de "flair politique", Lin est convoquée par la direction de l'école. "Si tu ne remarques rien [à dénoncer] c'est que tu manques de vigilance" lui lance la directrice de l'école — totalement analphabète, soit dit en passant... Lin, déjà, comprend à demi-mot que le système se fonde sur un extrémisme à double tranchant : "Je doutais quand même de la vraie motivation de certains. Le dazibao semblait devenir un moyen de déverser toutes sortes de rancunes." D'autres paradoxes la dérangent, en particulier lorsqu'elle constate que les meilleurs professeurs n'appartiennent pas nécessairement à la noble caste du prolétariat, et qu'ils sont tout bonnement "de mauvais éléments".

Au-delà des aspects strictement documentaires de ce précieux témoignage, l'auteur met l'accent sur la beauté naturelle de la campagne environnante : "Dans ce paysage vallonné, une myriade d'étangs s'incrustait ici et là, tels des éclats de jade, au creux des petites collines. Les champs, encore teintés des dernières couleurs dorées d'automne, entouraient doucement quelques villages aux toits gris." Un bucolisme charmant, en parfait contraste avec l'existence contraignante imposée à Lin et à ses pairs ; une beauté champêtre qui apparaît comme illusoire et trompeuse quand la narratrice la confronte aux aspérités de son expérience campagnarde, mais de laquelle elle retire pourtant une évidente sérénité poétique ; cette opposition récurrente est à lire entre les lignes et en dépit du fait que Lin ne se montre pas toujours ouvertement critique, on la sent en retrait, sur ses gardes, et c'est par petites touches que naissent les racines d'une remise en question à venir : celle du tout idéologique et du tout dogmatique,
fondements d'un système totalitaire qui réduit la notion d'individualité au néant, pour le bien commun... Un thème que l'on pourra approfondir en lisant Six récits de l'école des cadres de Yang Jiang (C. Bourgois, 1983) : une autre expérience "agricole", cependant beaucoup plus âpre et sombre que dans La montagne de Jade, la narratrice (contrairement à Lin) n'ayant pas l'avantage de la jeunesse.

Blandine Longre
(août 2004)

Chine, du côté des livres

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