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Une
adolescence en terre maoïste : un récit dans la lignée
des romans d'apprentissage.
Lin, la jeune
narratrice de ce roman qui prend bien souvent des allures de documentaire,
raconte deux années de son existence : celles d'une petite
citadine envoyée à la campagne avec nombre de ses
camarades lycéens afin de prendre part à la massive
rééducation de la "petite bourgeoisie"
pékinoise ; un processus "révolutionnaire"
censé donner le sens des réalités aux cadres
et à leur progéniture, en les obligeant à partager
la vie du prolétariat paysan, leur pauvreté et leur
quotidien rythmé par les travaux agricoles. La jeune fille
a à peine le temps de revoir sa mère (qui est là
depuis un certain temps déjà) qu'elle se retrouve
dans un "foyer", une école de la commune populaire
où les élèves étudient tout en participant
à de nombreuses tâches manuelles et pratiques, en organisant
des réunions politiques ou en préparant des spectacles
inspirés de l'opéra traditionnel mais adaptés
afin de se conformer à l'idéologie révolutionnaire.
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Xiaomin
Giafferri-Huang est née à Pékin
en 1955. Formée à l’Institut des langues
de Pékin, puis à la Sorbonne, elle est maître
de conférences de chinois à l’université
de Nice. Outre des romans et nouvelles déjà
publiés en Chine, elle a traduit Camus, Baudelaire
et Modiano. La montagne de Jade est son premier roman publié
en France.
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Cette expérience mémorable est racontée
avec une fraîcheur de ton (n'excluant cependant pas
une légère amertume qui pointe par endroits)
qui rend la lecture particulièrement plaisante et les
adolescents dont Lin nous fait partager la vie sont encore
à l'âge où tous les espoirs sont permis
; même si les contradictions internes du système
froissent par instant la narratrice et la rendent prudente,
elle s'adapte plutôt bien à sa nouvelle vie,
aux repas infects, aux maigres rations, à la misère
des paysans (sur lesquels elle tâche de prendre exemple)
et au dur labeur imposé aux jeunes : fabriquer et transporter
des briques d'argile pour agrandir l'école, ramasser
les excréments animaux pour procurer de l'engrais naturel,
récolter le blé ou planter le riz durant les
vacances...
Lin est
cependant frappée par certaines superstitions paysannes
obscurantistes (comme celle qui interdit aux filles de se
laver dans l'étang : "l'eau est sacrée,
on vit avec ça. Quand une y femelle touche, ça
porte malheur." !) ou par d'archaïques traditions
(entre autres, le mariage arrangé de son amie Fengweng,
à quelques semaines des examens, lui ôtant ainsi
la chance d'accéder à une vie meilleure). De
même, les jeunes gens ne sont pas autorisés à
tomber amoureux, ceci afin de garder leur énergie pour...
"la construction du socialisme" : "avoir
une relation amoureuse, c'était faire passer son intérêt
personnel avant celui de la révolution."
Mais les mises en garde n'empêchent pas certains de
se rencontrer en secret, en dépit des conséquences
parfois lourdes que ces rendez-vous ne manquent pas d'entraîner. |
Pour la jeune
fille, ces deux années s'écoulent presque paisiblement,
sans heurt, mais on lui reproche son manque d'enthousiasme politique,
en particulier lors de campagnes de délation destinées
à "découvrir les ennemis cachés au
sein du peuple" ; manquant de "flair politique",
Lin est convoquée par la direction de l'école. "Si
tu ne remarques rien [à dénoncer] c'est que tu manques
de vigilance" lui lance la directrice de l'école
— totalement analphabète, soit dit en passant... Lin,
déjà, comprend à demi-mot que le système
se fonde sur un extrémisme à double tranchant : "Je
doutais quand même de la vraie motivation de certains. Le
dazibao semblait devenir un moyen de déverser toutes sortes
de rancunes." D'autres paradoxes la dérangent,
en particulier lorsqu'elle constate que les meilleurs professeurs
n'appartiennent pas nécessairement à la noble caste
du prolétariat, et qu'ils sont tout bonnement "de
mauvais éléments".
Au-delà des aspects strictement documentaires de ce précieux
témoignage, l'auteur met l'accent sur la beauté naturelle
de la campagne environnante : "Dans ce paysage vallonné,
une myriade d'étangs s'incrustait ici et là, tels
des éclats de jade, au creux des petites collines. Les champs,
encore teintés des dernières couleurs dorées
d'automne, entouraient doucement quelques villages aux toits gris."
Un bucolisme charmant, en parfait contraste avec l'existence contraignante
imposée à Lin et à ses pairs ; une beauté
champêtre qui apparaît comme illusoire et trompeuse
quand la narratrice la confronte aux aspérités de
son expérience campagnarde, mais de laquelle elle retire
pourtant une évidente sérénité poétique
; cette opposition récurrente est à lire entre les
lignes et en dépit du fait que Lin ne se montre pas toujours
ouvertement critique, on la sent en retrait, sur ses gardes, et
c'est par petites touches que naissent les racines d'une remise
en question à venir : celle du tout idéologique et
du tout dogmatique,
fondements d'un système totalitaire qui réduit la
notion d'individualité au néant, pour le bien commun...
Un thème que l'on pourra approfondir en lisant Six
récits de l'école des cadres de Yang
Jiang (C. Bourgois, 1983) : une autre expérience "agricole",
cependant beaucoup plus âpre et sombre que dans La
montagne de Jade, la narratrice (contrairement à
Lin) n'ayant pas l'avantage de la jeunesse.
Blandine
Longre
(août 2004)

Chine,
du côté des livres
http://www.aube.lu/
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