Les fins fonds
Verdier, mars 2002

 

Une nouvelle (La fin du monde) et un " roman de poche " (La Creuse) se rangent sous le titre commun aux deux récits : Les fins fonds, dans lequel l'épithète évoque à la fois la finesse (la perfection ?) et l'aboutissement, le moment où plus rien ne peut s'accomplir ("fin du monde"), et le substantif le point le plus bas, là où le creux ("la Creuse", vraie ou fausse) est à son extrémité.

Dans les deux récits, une sorte de "France profonde", faite de villages et de gens dont l'apparence ordinaire ne laisserait pas deviner les secrets : des voyageurs réunis par les hasards d'un arrêt inexpliqué du train et une aubergiste qui se mue en patronne de discothèque, ou bien deux rustres un peu bandits s'affrontant à des notables de province dans une sombre histoire mi-amoureuse mi-immobilière, sur fond de fête, de feu d'artifice, de nature aquatique et d'incendie. Et dans les deux cas, la tension narrative se fixe autour de la rencontre entre le mystère et le quotidien. Un fantastique incertain dans La fin du monde (assistons-nous véritablement à l'arrêt des commodités ordinaires qui font fonctionner la civilisation ?), et un semblant d'intrigue policière dans La Creuse, où chacun (agent immobilier, journaliste, prêtre, ancien bourlingueur etc.) mène une sorte d'enquête. Au tréfonds de chacun des récits, gît l'insondable de l'âme humaine, qui fait qu'un beau jour on prend la décision de rester dans un lieu inconnu ou de s'élever au-dessus du bas monde...

Jacques Réda, connu pour ses œuvres poétiques (Amen, Récitatif, La Tourne), son goût pour le jazz et le blues, a déjà manifesté ses penchants pour la déambulation citadine et la découverte des petites choses du quotidien (La liberté des rues, Le citadin). Ici, il ne se départit pas, dans le mode du récit, de son écriture poétique et musicale (la musique, impliquée en tant que telle, d'une manière ou d'une autre, dans les deux intrigues) : l'évocation d'un groupe de maisons, d'un sous-bois, d'un groupe de personnages, d'une suite de gestes humains, d'un ensemble d'objets, tout passe par un choix précis des mots, par un rythme syntaxique élaboré, par un sens pertinent de la formule qui donnent à cette double œuvre narrative la finesse et la densité de la poésie en prose.

Jean-Pierre Longre
(février 2002)

Jean-Pierre Longre, maître de conférences en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical.
Il participe actuellement à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).



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